On comprendra sans peine que cette femme se soit déclarée immédiatement pour nous contre la princesse. Ce n’était pas sans une secrète satisfaction qu’elle avait vu notre mariage, et la belle crânerie de mon mari, préférant le bonheur de son foyer à tous les biens qu’on pouvait lui offrir au palais, l’avait tout de suite gagnée à notre cause. Aussi, grâce à elle, le prince s’intéressa-t-il à notre disgrâce et obtint enfin le pardon de mon mari.
Par un joyeux matin de mai, une voiture aux armes de la princesse vint me chercher à l’autre bout de la ville ; un eunuque se tenait à côté du cocher, Bourguignon réjoui qui me témoigna tout de suite sa sympathie. Je le trouvais bien un peu familier, mais malgré tout, j’étais contente d’entendre parler français avec cet accent franc-comtois qui résonne si allègrement…
Le coupé me déposa à la porte du palais.
Les eunuques m’avaient presque soulevée, comme chez R… Pacha, et conduite à travers un joli jardin — où gazouillaient des milliers d’oiseaux — vers l’intérieur du harem. Là, celui des eunuques qui paraissait le plus âgé, frappa dans ses mains et aussitôt la porte s’ouvrit.
Une esclave semblable à toutes celles que j’avais vues dans la famille, ni plus belle, ni plus élégante, me salua froidement et me dit le traditionnel — tffadal !
Je la suivis à travers un dédale de pièces presque toutes meublées pareillement de divans et de fauteuils, dont seule l’étoffe et la couleur variaient. Enfin, nous arrivâmes dans un petit salon qui eût paru assez coquet, sans les innombrables objets de mauvais goût qui en rompaient l’harmonie : boîtes à musique, oiseaux empaillés, terres cuites de bazar, fleurs artificielles sous des globes de verre… mille choses qui, chez nous, eussent fait l’ornement d’un modeste intérieur de maire de village et qui, dans ce décor, mettaient une note terriblement discordante.
Ma surprise devint de l’effarement quand, au milieu d’un délicieux salon Louis XV (la plus jolie pièce du palais), j’aperçus deux petits vases d’une utilité évidente dans un meuble de chambre à coucher, mais dont l’étalage voulu jurait étrangement dans l’appartement où ils se trouvaient… Je sus depuis que ces ustensiles étaient destinés aux jeunes princes, âgés respectivement de deux et un an et qui, très gâtés par l’entourage, demandaient à accomplir en société jusqu’aux plus humbles fonctions de leur minuscule individu. Il me fut facile de me convaincre de la véracité du récit. A part ces vases, mille objets dénotaient la présence familière de tout petits, des chaussons de soie traînant sur un canapé, des jouets, un hochet d’or, des timbales, tout un lot de choses hétéroclites, dont la place eût été sans contestation à la nursery.
On me fit asseoir.
Quand mes yeux se furent accoutumés à la demi-obscurité, je distinguai une forme étrange dans un angle de la pièce. Accroupie à terre sur le tapis sombre que sa robe tachait d’une note claire, une femme braquait sur moi le regard de deux yeux troubles qui me causaient une gêne insurmontable. Cette femme était sans âge. Elle aurait paru sans sexe, vu ses cheveux courts et son masque d’eunuque gras, à face bestiale, si l’opulence exagérée d’une poitrine croulante n’eût révélé la vieille femme orientale, pour qui la vie sentimentale a cessé avec la dernière maternité et les premières rides. Elle tenait entre ses doigts courts un tuyau de narguileh, dont elle aspirait la fumée à petits coups réguliers, comme une gourmandise délicieuse. Et, à chaque mouvement de ses lèvres, l’instrument posé sur le sol, entre les jambes de la fumeuse, faisait entendre un petit glouglou exaspérant.
L’esclave qui m’avait introduite s’était retirée, me laissant seule avec ce monstre en face de moi et dont les prunelles me fixaient obstinément.