Pour le musulman, tout commence et tout finit à l’Islam. Aujourd’hui, quelques hommes se réveillent du lourd sommeil où, si longtemps, le fanatisme religieux plongea la nation, mais ces hommes ne sont point nombreux et la majorité du peuple est moins au courant des règnes des Pharaons ou des Ptolémées, qu’un élève de quatrième de nos lycées de France.

A l’époque dont je parle, les routes, moins commodes ou manquant même complètement, rendaient un peu difficiles les promenades.

Pour aller aux Pyramides, il fallait compter deux grandes heures de voiture. Aussi, bon nombre de Cairotes ignoraient-ils complètement les gigantesques mausolées de leurs anciens rois. Il en était de même pour les mosquées désaffectées, où se voient pourtant de si merveilleuses choses. Dès qu’on n’y peut plus prier, la mosquée, si magnifique soit-elle, n’intéresse plus. L’Égyptien moderne a l’horreur des ruines. Aussi, il fallait voir la stupéfaction de tout mon entourage au harem, quand, revenant enthousiasmée d’une nouvelle découverte, j’essayais de faire comprendre mon admiration… Tout cela était pour eux lettre morte. Et je crois bien que la petite cousine ramenée de France leur semblait un peu toquée…

XVI

A quelque temps de là, je fus présentée à la tante du khédive, la princesse S… Le père de mon mari avait occupé, dans sa vieillesse, un poste important dans la propriété du prince et, à sa mort, les enfants de ce fidèle serviteur avaient été recueillis au palais. Mon mari, très indépendant, n’avait pas tardé à chercher à secouer une tutelle dont il ne pouvait, sans souffrance, supporter l’omnipotente protection. Sorti le second du concours médical de l’École, il fut envoyé en Europe aux frais du gouvernement et reconquit, de ce fait, sa pleine liberté. Mais la princesse ne l’entendait pas ainsi… Elle s’était promis de veiller sur lui, selon ses idées personnelles et de le marier à la mode du pays, avec une des esclaves circassiennes de sa maison. Jamais l’idée ne lui était venue que l’orphelin pauvre, considéré comme son pupille, pût oser, même en pensée, enfreindre les ordres de sa toute-puissante volonté.

La jeune fille destinée à mon mari était belle. De plus, on lui donnait en dot une superbe maison, deux esclaves, un coupé, des chevaux, tous les meubles, les ustensiles de ménage, des bijoux, un trousseau et l’argenterie. De tels avantages eussent séduit des hommes qu’elle jugeait — à tort — plus naturellement difficiles.

Mon mari ne se laissa point influencer et me choisit. On juge de la colère de cette Orientale, habituée à voir tous les fronts se courber sous son caprice, tous les dos voûtés en courbettes permanentes à son passage. Eh quoi ! ce petit élevé par elle, chez elle, s’en allait au pays chrétien et en ramenait une femme sans seulement l’avoir consultée, elle, la princesse ! l’arbitre de sa destinée…

Elle mit deux mois à se décider à me recevoir. Mais elle avait un fils, le prince J…, bon garçon, très noceur, et qui, veuf de sa cousine, fille du Khédive Ismaël, se consolait partout en général et au palais en particulier, dans les bras d’une esclave jolie, qui venait de lui donner trois enfants, en trois années. La princesse mère s’en montrait désespérée.

Cette esclave n’avait pas été choisie par elle et lui tenait tête à présent, fière de ses maternités triomphantes, qui, d’après la loi du Coran, la maintenaient sur le pied d’une femme légitime. Très fine, très intelligente, elle avait eu vite fait de juger la parfaite nullité de son seigneur. Aussi était-elle résolue à le dominer complètement et à prendre par ruse ce qu’on lui refusait de droit. Elle restait la concubine officiellement acceptée et ses enfants les héritiers du prince, légitimement reconnus, mais cela ne suffisait point, elle voulait être épouse et princesse, recevoir d’égale à égale les autres femmes de la famille khédiviale qui, si longtemps, l’avaient humiliée de leur mépris. Pour cela, l’adroite Circassienne employa tous les moyens. En deux ans, elle apprit l’anglais, le français, un peu de musique et de peinture. Elle en arriva à s’exprimer correctement dans ces deux langues étrangères sur tous les sujets. Elle s’adonna avec passion à la lecture, se fit plus savamment coquette, et plus spirituellement désirable.

Le prince, incapable d’apprécier tant d’efforts, se contentait d’en goûter les bénéfices. Il s’étonnait de rester davantage au harem, finissait par prendre un réel plaisir à la société de l’ancienne esclave qui, peu à peu, devenait son amie, et celle qui, tout d’abord, n’avait été qu’un instrument de plaisir entre les mains du débauché qu’était le prince J…, se métamorphosait en compagne délicieuse, dont il ne pouvait plus supporter l’absence.