Le soir, le frère de Sophie venait la chercher et souvent ils me décidèrent à aller finir chez eux la journée si bien commencée.

Presque toujours, nous revenions à baudet et c’était un nouveau plaisir…

Le baudet d’Égypte, aujourd’hui estimé seulement des touristes, jouissait alors de la vogue qu’il eut durant dix siècles, dans ce pays. Les distances, au Caire, sont plus grandes qu’en nulle autre ville, surtout au moment où se passait mon récit, les quartiers les plus populeux faisaient place à d’immenses étendues de terrain vide. C’était le désert pendant un quart d’heure, puis, comme par miracle, d’autres rues apparaissaient ; toute une cité nouvelle, bientôt suivie du même emplacement non bâti, et des mêmes palmiers désolés. Les rues sans pavés, pas toujours nivelées d’ailleurs, rendaient la circulation des voitures difficile, et les fiacres étaient peu nombreux, les tramways et les omnibus complètement inconnus. Alors, l’indigène modeste qui ne pouvait s’offrir un équipage et l’Européen de passage ne craignaient point d’enfourcher les jolis petits ânes qui firent le succès de la rue du Caire, à l’Exposition de 1889. Les femmes de la société ne dédaignaient pas ce genre de locomotion ; même, quand il ne s’agissait pas de courses indispensables, elles se faisaient une véritable fête de galoper en nombreuse compagnie, par les beaux soirs de clair de lune, vers les Pyramides ou le tombeau des Khalifes. Les bourriquades formaient la meilleure part de tous les programmes.

Aujourd’hui, une Européenne ou une Égyptienne tant soit peu connue se croirait déshonorée, s’il lui fallait traverser la rue Kassr-el-Nil à dos de baudet… Seuls, les touristes à qui tout est permis, se livrent encore avec délices à l’innocente et désuète bourriquade. Les fiacres, les trams, les bicyclettes et surtout les autos encombrent les rues du Caire et massacrent chaque année une bonne partie des Arabes maladroits, qui, avec leur habituelle nonchalance, se laissent écraser même quand on crie : « Gare ! »…

Chez la famille de S…, la vie était assez calme. En Europe, elle m’eût sans doute paru monotone, mais, au sortir du harem, tout devait me sembler agréable. Le vieux juge, père de Sophie, réalisait le type du Hollandais, bon vivant et philosophe. Il supportait, avec une résignation comique, les vexations d’une femme parfaitement acariâtre, mais si bonne épouse, si économe ménagère, qu’elle était parvenue, avec un traitement de trois mille francs, à élever cinq enfants et à conserver un décorum qui trompait tout le monde sur la fortune de la famille. Quand l’aubaine inespérée était venue, apportant à ce couple des appointements de quarante mille francs, en cette Égypte, où la vie alors ne coûtait rien, le coup du sort lui tourna la tête. Cette femme, qui avait toujours travaillé au bonheur des siens, se montra subitement changeante et capricieuse. Presque vieille, laide, déformée par les maternités successives, elle devint ridiculement coquette. Elle s’était vite accoutumée à commander à un nombreux personnel, mais sa fille lui demeurait indispensable, Sophie était véritablement sacrifiée dans la maison. Le mari, lui, s’enfermait dans son cabinet et fumait béatement de longues pipes de porcelaine rapportées de Hollande.

Ma présence apportait une détente dans la famille. Madame criait moins fort. Monsieur restait au salon, et la pauvre Sophie semblait moins esclave. Malheureusement, mon âge n’était pas un porte-respect suffisant, et bientôt je dus un peu partager les corvées de mon amie. Traitée en enfant de la maison, je dus aussi en accepter les charges et Mme de S… en arriva à ne plus me laisser assise une minute quand je passais la soirée chez elle. Il y avait, parmi les multiples services qu’elle réclamait, une chose qui me mettait réellement au supplice. C’était le coussin !…

Mme de S…, rhumatisante et dyspeptique, restait étendue le plus souvent et s’entourait les reins et la tête d’une quantité de coussins en caoutchouc. Les coussins de crin ou de plume lui semblaient trop chauds pour l’Égypte… Ses malheureux coussins fonctionnaient mal et se dégonflaient constamment. Un jour, voyant la pauvre Sophie à bout de respiration, je proposai naïvement de la remplacer, et de souffler à mon tour, pour regonfler le coussin. Hélas ! je soufflais trop bien ! Désormais, Mme de S… ne voulut plus que moi pour ce genre d’exercice. Ce qui m’avait d’abord amusée devint un cauchemar.

Eh bien ! tant était triste ma vie au harem, loin de tous ceux que j’aimais, tant me semblait affreuse ma solitude, que je me trouvais heureuse malgré tout dans la famille de S… Quand, au sortir de la maison indigène, au lieu du plateau traditionnel et des petits pains en forme de galette plate, je voyais la table fleurie, le linge éblouissant de blancheur, l’argenterie scintillante et les cristaux dont les multiples facettes semblaient les feux d’autant de diamants, je goûtais une joie incomparable, tout me ravissait… depuis le potage jusqu’à l’entremets. J’aurais pleuré devant les petites tranches de pain blanc à la croûte dorée, qui s’étalaient dans la corbeille d’argent. Tous ces menus riens, qui constituent la fête du regard sur nos tables européennes, me semblaient de chers amis disparus, que je retrouvais. Tout me paraissait délicieux, même les choses qui, autrefois, ne me plaisaient guère. Les mets les plus simples m’agréaient, préparés sobrement avec un beurre très frais, dans lequel n’entraient ni huile, ni suif…

Jamais, avant cette époque, je ne m’étais aperçue de la fête des couleurs créée par le mélange des vins, blancs ou rouges, des fruits, jaunes ou verts…, des hors-d’œuvre, des fleurs, des guirlandes de feuillage aux gammes si joliment nuancées, des porcelaines et des verreries aux teintes diaprées…

Avec les de S…, je fis mes premières excursions. Je visitai les mosquées, la citadelle, l’arbre de la Vierge, les masures du vieux Caire et les Pyramides. C’est une chose que nous autres, Européens, avons peine à comprendre, tant nous sommes glorieux de notre passé, mais les Égyptiens, vivant au mien de tant d’objets admirables, n’ont aucune curiosité de leur pays ni de leur histoire.