— Lui et sa femme sont de braves gens, un peu bien Hollandais pour la petite Latine que vous êtes, mais ils ont une fille de votre âge qui est tout à fait charmante. Je pense que ce ne sera pas trop d’une jeune fille pour vous aider à vivre dans le milieu si différent où vous allez vous trouver.
Mon vieil ami avait parlé sagement. Si le couple extraordinairement bizarre des S… ne me charma pas tout de suite, leur fille devint mon amie et le resta jusqu’à l’époque de son mariage qui eut lieu beaucoup plus tard.
Sophie, sans être belle, avait ce charme idéal des vierges du Nord si différentes des filles du Sud. Très blonde, elle gardait, à dix-sept ans, cette chair tendre des tout petits ; son cou, ses bras, ses épaules semblaient coulés dans une pâte de fleurs, tant la carnation en demeurait fraîche. Ses yeux étaient trop bleus, mais une telle candeur émanait de leur regard qu’ils vous séduisaient aussitôt. Elle était de ma taille, mais bien plus femme que moi, ce qui m’humiliait profondément. De nous deux, c’était moi qui pouvais passer pour la jeune fille, car les formes rebondies de Sophie accentuaient encore ma sveltesse invraisemblable.
Au moral, Sophie ne me ressemblait guère et pour cela, peut-être, nous nous entendîmes très bien. Elle avait le calme immuable des plaines de Hollande ; les événements passaient sur elle sans l’effleurer. Elle était ordonnée jusqu’à la manie, réglait sa vie comme une pendule et accomplissait simplement ses devoirs de protestante comme elle faisait toutes choses, tranquillement et à heures fixes. Elle regardait ce pays, nouveau pour elle, autant que pour moi (son père ne l’habitait que depuis un an), comme on regarde les vues d’un stéréoscope, bien installé dans un bon fauteuil. L’âme du peuple lui demeurait étrangère et vainement je cherchai à la questionner sur mille choses qui me surprenaient et m’intriguaient autour de moi… Elle ne savait rien et ne s’en préoccupait pas autrement. Elle demeurait au Caire, aussi loin des Égyptiens que si elle n’avait pas quitté son pensionnat de La Haye.
Mes audaces et mes curiosités l’effarèrent, comme mon activité d’abord l’avait effrayée. Puis, insensiblement, elle trouva, à ce qu’elle appelait « mes goûts vagabonds », un plaisir qu’elle ne soupçonnait pas.
Et comme sa mère, me trouvant trop jeune pour me la confier complètement, nous autorisait cependant à sortir à notre guise, pourvu que ma femme de chambre nous accompagnât, nous eûmes ainsi des heures de liberté délicieuse. Ensemble, nous courûmes les vieilles rues ombreuses, où règne par les plus chauds jours d’été, une si douce fraîcheur… Nous visitâmes toutes les échoppes des soucks indigènes… Nous connûmes cette joie spéciale de nous laisser draper par les marchands aux robes multicolores dans des voiles et des gazes tissés pour les almées. Nous passâmes à nos bras minces des bracelets d’argent, de cuivre, pour le seul plaisir de sentir sur notre peau la caresse froide du métal. Nous bûmes le thé de Birmanie et le café de Zanzibar dans des tasses minuscules ; nous goûtâmes aux sirops de fleurs et aux pâtes de fruits que les marchands nous offraient dans un sourire, ravis de notre jeunesse et de notre gaîté.
On respirait là-dedans une atmosphère troublante. Cela sentait les épices, la cannelle, le poivre, le gingembre, le girofle et l’encens. Et, par-dessus, flottait un impénétrable arome d’essence de roses, dont, arrivées chez nous, nous conservions encore l’odeur toute la journée dans nos cheveux et sur nos vêtements. Ma fidèle Émilie nous suivait docile, un peu familière parfois, mais si amusante par ses réflexions, que le fou rire nous gagnait pour la plus grande joie de ceux qui nous regardaient et riaient avec nous de confiance… Parfois, au retour, nous achetions au marché du Moscky, des fruits et des fleurs dont Émilie supportait la charge en servante complaisante, et cela continuait la gamme des parfums dont notre odorat était saturé.
L’odeur musquée des melons et des abricots, mélangée à celle des Fohls (fleur du pays de la famille du gardénia), des roses et des frangipanes, mettait autour de nous comme une quintessence de parfum dont tout l’appartement s’imprégnait. Aussi, Mme de S…, très neurasthénique (le nom n’était pas encore connu), assurait-elle que nos courses matinales lui rapportaient invariablement la migraine.
Ah ! les bonnes heures que nous vécûmes ainsi, Sophie et moi, achevant de nous connaître et de nous aimer dans l’ivresse heureuse de ces promenades, sous la splendeur du ciel égyptien, ivres toutes deux de jeunesse et de lumière sous ce grand soleil dont nos fronts ne sentaient pas la brûlure !… Quelquefois, j’emmenais ma nouvelle amie au harem, et elle qui n’y venait que pour quelques heures, trouvait l’escapade délicieuse. Elle apprit à s’asseoir en tailleur sur les chiltas, goûta aux mets compliqués que fabriquait orgueilleusement Alima Zoraïjera à notre intention et se régala de pâtisseries invraisemblables. Mais, pas plus que moi, elle ne put s’accoutumer à la malpropreté de l’entourage et la seule vue de tous ces doigts trempés de sauce, plongeant à même le plat, la dégoûtait profondément.
En son honneur, Zénab, la bouffonne, se livra aux plus fantastiques extravagances et ses danses eurent le don d’amuser prodigieusement ma petite amie, qui, vivant dans un monde tout à fait européen, ne connaissait pas les divertissements des indigènes.