On juge de mon état d’âme en affrontant le regard de cet homme terrible, qui d’ailleurs n’avait rien fait contre nous une fois notre union célébrée !
Son aspect tout d’abord me glaça ; que l’on se figure un géant, si maigre, que les os semblaient vouloir transpercer la mince peau de son visage, un teint de cire, des mains exsangues et avec cela des yeux si brillants, que l’on avait peine à en soutenir l’éclat. Ses cheveux châtains, très clairsemés, couvraient mal son front, superbe d’intelligence. La voix semblait éteinte ; déjà les cordes vocales étaient touchées par la phtisie qui devait emporter si tôt cet homme de valeur.
Il me fit approcher de la fenêtre et me regarda longuement sans rien dire ; pendant un moment on n’entendit que le tic-tac régulier d’une vieille horloge suisse, dont, malgré moi, je ne pouvais détacher mes regards, comme si de ce cadran centenaire allait sortir ma destinée.
Enfin, le maître de la maison se décida à m’adresser la parole, avec cette habileté des hommes habitués à la direction des êtres, il me questionna sans qu’il y parût et de telle façon, qu’au bout d’une heure, il n’ignorait plus rien de moi ni des miens.
Et voici que tout à coup ce masque de glace qui, tout à l’heure, m’avait si fort épouvantée, tombait de son visage d’apôtre, et j’avais devant moi une figure si belle, une telle bonté se lisait dans ces yeux fixés sur les miens, que je me sentis dominée par la force de cet homme et gagnée à lui pour toujours, tandis que de sa pauvre voix de malade, il me disait :
— Je vous fais toutes mes excuses, mon enfant ; si je vous avais connue, ce n’est pas moi qui me serais opposé à votre mariage ; plût à Dieu que l’exemple donné par votre mari fût suivi et que les Égyptiens ramènent ici de vraies femmes, de vraies Françaises, tout le monde y gagnerait…
Il faisait allusion aux nombreuses unions contractées par les compatriotes de mon mari durant leur séjour en France. Ces jeunes gens ne connaissant de la femme européenne que les faciles conquêtes de leur vie d’étudiants, ne se montraient guère difficiles et épousaient les premières venues, quitte à les répudier après être de retour dans leur pays, quand elles avaient cessé de leur plaire.
Jamais, durant les courts instants qui lui restaient à vivre, Dor-bey ne varia dans ses sentiments pour moi. Ce fut à lui que nous dûmes la nomination assez rapide de mon mari comme médecin en second de l’hôpital gouvernemental d’Alexandrie. Cependant, contrairement aux ministres, Dor-bey n’avait rien promis… Mais tandis que ceux-ci considéraient les promesses qu’ils étaient obligés de faire comme autant de mots vides, faisant partie de leurs fonctions, le Suisse intègre et loyal qu’était l’autre, croyait utile de prouver sa sympathie à ses amis par des actes bien plus que par des paroles.
XV
J’avais aussi une lettre pour M. Herman de S…, juge au tribunal mixte du Caire. M. Mismer l’avait connu dans un de ses nombreux voyages par le monde ; il me dit :