Le repas se poursuivit, interrompu seulement par deux ou trois phrases de la princesse, qui, se tournant vers ses femmes, disait en me montrant :

— Faites-la manger…

Ou bien :

— Demandez-lui si elle est malade ?

Sta-Abouha me traduisait à mesure, mais cette invitation si bizarre n’était point pour me rendre la faim que l’attitude de la maîtresse du lieu m’avait ôtée tout à coup. Je faisais de vains efforts pour avaler… Rien ne passait.

Une maladresse stupide que je commis bien malgré moi, acheva de me troubler tout à fait. J’ai dit qu’il y avait sur la table, en guise de carafes, des gargoulettes de terre posées un peu partout. J’avais soif et j’attirais à moi la gargoulette la plus proche… Un murmure de protestation s’éleva. Je levai les yeux, la princesse me regardait d’une façon si terrible, que le verre que je tenais faillit se briser entre mes doigts. Alors Sta-Abouha, dont tous les traits exprimaient une pitié profonde, me dit charitablement :

— Vous avez pris la gargoulette de la princesse !…

Pour moi rien ne semblait différencier cette amphore des autres et cependant, moins distraite, j’aurais pu voir que, contrairement à ses pareilles, la gargoulette première avait un bouchon en or, tandis que tous les autres étaient en argent. Je me confondis en excuses.

Sitôt qu’elle eut fini de manger, la princesse frappa dans ses mains ; à ce signal, accoururent la porteuse d’aiguière et la donneuse de serviettes…

La première, agenouillée aux pieds de sa maîtresse, tendait d’une main le vase en métal précieux et de l’autre main faisait couler de l’aiguière le liquide parfumé sur les doigts couverts de graisses. La princesse se lavait posément, frottant contre ses paumes le savon en forme de rose qu’elle faisait mousser longuement. Puis ce fut le tour des lèvres, des dents et de la bouche où, selon les préceptes de la loi coranique, elle introduisait son index entre les gencives et la chair des joues, pour délivrer les gencives de toute impureté. Quelques gargarismes retentissants, un bruit de gargouille qui se vide et ce fut fini. La seconde esclave s’avança tenant des deux mains la large serviette brodée d’or. La princesse s’essuya les mains et le visage avec dignité, puis, me faisant signe d’avancer :