— Tffadal, ia benti ! (prenez place, ma fille !).
Je dus présenter mes doigts à l’aiguière, me servir du savon encore humide et de la même serviette trempée.
Cela n’était point sans me dégoûter un peu, mais je n’osais pas me soustraire à une si aimable invitation.
Au salon, où je suivis la princesse, comme elle s’installait sur un divan et m’engageait à m’asseoir à mon tour, je commis une seconde « gaffe » ! Le divan était immense, et je ne crus point mal faire en y prenant une très petite place. Tout de suite, les esclaves me firent signe de me lever, et six mains se précipitèrent pour me pousser sur une chaise… Hélas ! je venais pour la deuxième fois de manquer gravement à l’étiquette. J’ai su depuis que, seul, le prince avait le droit de partager le divan de son auguste mère…
La princesse comprit-elle enfin que j’étais à bout de courage et de forces ? Je ne sais. Toujours est-il qu’elle daigna se montrer aimable, et « Mademoiselle » ayant été mandée pour traduire notre entretien, la conversation commença. Je ne me souviens plus très bien, après tant d’années, de ce qui fut dit exactement, mais je n’ai pu oublier les questions sans nombre qui me furent posées sur moi et ma famille. J’ignore si la princesse se déclara satisfaite de mes réponses, je sais seulement qu’au moment où j’allais partir, elle détacha de son corsage une large fleur de camélia rouge et me la tendit. C’est d’ailleurs l’unique cadeau que j’aie jamais reçu d’elle.
Entre temps, était entrée la mère des petits princes. A la façon dont la princesse la reçut, je compris l’animosité profonde qui devait régner entre ces deux femmes, que tout, cependant, eût dû rapprocher, puisqu’elles avaient une commune origine.
Plus âgée ou seulement moins novice, j’aurais connu que, s’il est un affront terrible entre tous pour une princesse de hasard, c’est celui qui consiste à remettre à chaque heure de la vie, dans son souvenir, l’humilité de la condition première.
Pour la mère, l’histoire de la concubine ressuscitait la sienne propre ; c’était tout son lourd passé d’esclave ambitieuse et vindicative qui remontait maintenant à sa mémoire, devant le triomphe de la nouvelle favorite qui, à chaque maternité, voyait sa puissance grandir.
Déjà, d’après la loi musulmane, la jeune mère avait presque rang d’épouse, et ses enfants étaient légitimes ; mais cela ne suffisait point. Le bruit courait au palais que le prince, désireux de donner une marque plus évidente de son amour à la mère de ses fils, allait la prendre solennellement pour femme devant le cadi, et lui mettre au front cette couronne de princesse si enviée, qui la ferait l’égale et la rivale de la vieille mère dans la maison.
Aussi, avec quelle impatience l’esclave supportait-elle le joug détesté qu’il lui fallait encore subir !… Quel imperceptible tremblement dans sa voix, en venant prendre les ordres de la journée… Il eût suffi d’un mot, d’un geste, je suppose, pour que ces deux femmes que, seule, maintenait en paix la volonté du prince, se jetassent, terribles, l’une contre l’autre, avides de s’entre-déchirer, poussées par la haine affreuse qu’elles se vouaient.