La favorite m’apparut entourée de ses enfants qu’elle amenait à leur grand’mère, chaque jour, un instant, d’après les ordres reçus. Elle tenait par la main sa fille aînée, la princesse Ch…; le prince Ahmed suivait, mince et brun, déjà solide sur ses petites jambes ; le troisième, Mohamed, était encore dans les bras de sa nourrice — une très belle fille Fellaha. De ces trois êtres que je trouvais également beaux, la destinée a été particulièrement étrange, tragique même pour les deux garçons. Le premier, parvenu à l’âge d’homme, blessa grièvement, d’un coup de revolver (tiré en plein club), le prince F…, marié à sa sœur. Reconnu fou, il fut enfermé dans une maison de santé à Londres, où il est encore. Plus affreux, pourtant, le sort de l’autre, l’adorable bébé aux yeux bleus, aux cheveux dorés, que si souvent j’ai tenu dans mes bras. Celui-ci perdit la vie, il y a trois ans, à Trouville, dans une chute d’automobile… Il a laissé une veuve, la jolie princesse S…, celle-là même qui vient d’être rayée, par ordre du souverain, des cadres de la famille khédiviale, et privée de ses droits pour avoir rompu trop ouvertement avec les coutumes musulmanes et manifesté l’intention de faire du théâtre à Paris[19].
[19] La princesse S… n’a pas donné suite à ses projets, mais elle a épousé un Russe, ce qui a paru pire encore dans le monde oriental.
La princesse Ch…, sœur des petits princes, est devenue une princesse moderne, très élégante, très remarquée dans les capitales d’Europe, où elle passe la plus grande partie de son temps. Ni l’aïeule enfermée dans le cercle des préjugés ancestraux, ni la jeune maman triomphante, ne se doutaient alors du sort réservé aux trois mignonnes créatures qui, pour l’instant, constituaient entre elles deux l’unique lien.
La jeune femme était belle, de cette beauté circassienne si particulière qu’elle ne saurait être comparée à aucune autre.
Elle avait, de sa race, le teint pâle et les larges yeux de velours noirs, aux cils immenses, ombrant les joues. La bouche petite, aux lèvres très rouges, le front hardi et le cou rond des amoureuses. Une taille encore mince, mais qui facilement devait épaissir, une gorge merveilleuse et des mains charmantes.
Ses cheveux qu’elle portait, le plus souvent, coiffés à la Franque, étaient, pour l’instant, simplement nattés à la Turque, et retombaient en deux tresses magnifiques plus bas que les reins. Ils étaient d’une jolie couleur de noisette et d’une rare finesse. Ces cheveux-là avaient dû contribuer à la conquête du prince, l’esclave le savait, elle en était fière…
Quand j’eus pris congé de la princesse mère, au moment où je me préparais à quitter le palais, Sta-Abouha accourut.
— Venez vite ! la jeune princesse veut vous voir chez elle !…
Dans une chambre luxueusement meublée, la concubine m’attendait, le visage ouvert, les mains tendues, délivrée de toute contrainte.
En un français presque trop pur, elle me dit combien elle souhaitait me connaître et comme déjà elle désirait me voir victorieuse de toutes les difficultés qui se présentaient sur ma route… Je lui dis ma reconnaissance et aussi mon admiration pour ses enfants, que j’avais réellement trouvés très beaux. Un sourire heureux éclaira ses traits ; elle dit :