— N’est-ce pas qu’ils sont ravissants, mes petits princes ? J’en suis fière… Il faudra venir souvent ; vous verrez, je leur apprendrai à vous aimer.
La conversation se prolongea fort avant dans l’après-midi, et ce fut le coupé de la jeune princesse qui me ramena en ville.
Le soir, au harem, je fus naturellement très entourée. Toutes les femmes me questionnaient à la fois.
— Tu as vu la princesse, ma sœur, tu l’as vue ?
— Qu’a-t-elle dit ?
— Quels bijoux portait-elle ?
— Quelles autres femmes étaient au palais ?
Une fièvre les possédait. Je ne pouvais suffire à satisfaire leur curiosité de pauvres oisives emmurées, assoiffées de nouvelles et d’intrigues. Quand je parlai de Sta-Abouha, la petite moue méprisante d’Azma me fit comprendre que ma nouvelle amie ne saurait compter pour elle. Cette Fellaha ne l’intéressait aucunement. Mais combien au contraire ses regards devinrent brillants quand je narrai l’entrée de la favorite et tout ce qui se rapportait à elle…
Pour tout ce monde, l’histoire semblait palpitante ; car, pour beaucoup, c’était l’histoire ordinaire. Quelle épouse, quelle mère turque n’a vu, au moins une fois, sa place usurpée au foyer conjugal par l’esclave blanche de sa race, qu’une sotte préférence lui a fait choisir pour confidente et pour amie ? A la trouver sans cesse entre lui et sa compagne, l’époux a fini par les confondre, et pour peu que l’esclave soit plus jeune, plus jolie, ou simplement plus habile, le règne de la femme est fini. L’esclave prend sa place et s’y maintient, dans tout l’orgueil d’une revendication glorieuse. Si l’épouse est faible, si elle accepte le partage, elle peut parfois refaire son bonheur sur des ruines, ou tout au moins supporter, sans trop de changements pécuniaires, la honte de sa nouvelle existence ; mais si elle se révolte, elle n’a plus qu’à se voiler la face et à quitter la demeure inhospitalière qui ne saurait plus l’abriter, puisqu’elle ne reconnaît pas au maître la liberté d’un autre amour.
Pour ce qui regardait la concubine du prince, l’opinion était plutôt favorable. Cette jeune femme n’était point méchante. Au contraire, depuis qu’elle régnait en souveraine au palais, déjà son influence se faisait sentir : les requêtes étaient plus favorablement accueillies du maître, les ordres moins sévères, les punitions moins fréquentes, toutes les autres esclaves mieux traitées. Aussi grande fut ma surprise d’entendre la cousine Azma qui, depuis un moment, gardait le silence, s’écrier dans un élan de colère, qu’elle était impuissante à contenir plus longtemps :