— Ah ! ces esclaves blanches, que Dieu les maudisse ! Elles seules savent arranger leur vie en brisant celles des autres. Il n’y a de bonheur que pour elles sur la terre !
Je savais Azma d’humeur paisible. Jamais son benêt de mari n’eût cependant osé la tromper en face, ni prendre une autre épouse. Alors pourquoi ces paroles d’amertume, pourquoi ces regards soudain durcis, au point que je ne reconnaissais plus les larges yeux de bonté qui m’avaient conquise ? Elle comprit mon étonnement et, sans prendre même la peine de renvoyer les femmes qui nous entouraient, elle me dit l’histoire navrante que, seule dans la maison, j’ignorais.
— Tu as vu la femme qui vient de se retirer tout à l’heure, celle que tous, ici, appellent respectueusement Homa-Hanem[20] ?… Toi-même, comme tant d’autres, tu t’es laissé prendre à ses paroles mielleuses, et peut-être crois-tu qu’elle a pour toi un peu d’affection, ou seulement de sympathie ?… T’es-tu jamais demandé qui elle était ?…
[20] La mère des demoiselles.
Je dus avouer que je ne m’en rendais pas bien compte, habituée que j’étais à présent à voir tant de femmes autour de moi, sans chercher même plus à m’enquérir de leur emploi dans la maison. Azma eut un rire de mépris.
— Leur emploi… Tu ne sais pas comme tu as bien dit ! Eh bien ! pauvre petite française innocente qui n’as rien deviné, apprends que cette fille était ma servante, une géorgienne que mon père généreux avait achetée uniquement pour mon service personnel. J’étais jeune, je lui laissai insensiblement prendre une trop grande autorité dans le ménage dont mon père continuait à partager les dépenses. Un jour, je m’aperçus que mon esclave était l’unique maîtresse du logis. J’ai voulu la chasser : mon père serait parti avec elle, et tu sais que chez nous, le chef de famille est un Dieu… Même mon mari n’ose point s’asseoir, ni fumer devant lui, sans qu’il l’y invite. Des années ont passé, et maintenant, sans être mariée, cette créature a plus de droits que moi dans notre demeure. Les deux petites filles que tu vois ici sont ses enfants… mes sœurs !… Et ce n’est pas tout. J’avais une autre esclave, déjà fanée, laide, mais intelligente et travailleuse ; je l’ai donnée à mon père pour surveiller l’abadieh où il habite une partie de l’année… Sais-tu ce qui est advenu ? Cette femme est mère à son tour d’un fils qui sera le principal héritier des biens de la famille, et ce vieillard de quatre-vingts ans, dont je suis la fille légitime, ne craint point de se faire soigner ici, sous mes yeux, par ses deux concubines, auxquelles la maternité donne des droits pareils à ceux des épouses, et sous mon toit j’assiste à cette chose honteuse, la lutte féroce de ces deux esclaves.
Je m’expliquai alors bien des choses.
Pauvre chère Azma, comme vous avez dû souffrir dans votre orgueil de fille orientale et comme je vous aimai davantage, ce soir-là !! ! Car, à part ce que vous veniez de me dire, je savais, moi, ce que vous ignoriez encore, les trahisons multiples dont était entourée votre vie d’épouse sans tache !… et jusqu’au nom des amies sans scrupules, qui disputaient aux esclaves et même aux négresses des cuisines le cœur de votre volage et stupide époux !…
Je ne sais rien de plus tragique et de plus douloureux que cette histoire absolument véridique et qui, même aujourd’hui, a pour résultat de si bien embrouiller l’écheveau des parentés que je ne puis parvenir à définir les degrés qui relient les membres actuels les uns aux autres.
A présent, non seulement la douce Azma, mais la vieille esclave et la jeune sœur, sont couchées au tombeau côte à côte, et seul le terrible veuf se maintient solide et vient, à plus de soixante ans, de se remarier à une enfant venue au monde quarante-cinq années après lui… Azma, heureusement, ne se doutait point que sa propre mort fût si proche et moins encore prévoyait-elle les événements qui suivraient… La jolie femme, radieuse de vie et de santé, ne pouvait savoir — et ce fut une grâce de sa destinée — que le père octogénaire dont elle déplorait la conduite la précéderait seulement de quelques jours dans ce royaume de ténèbres dont elle ne parlait qu’avec terreur…