Bientôt, on ira plus vite, et plus volontiers, visiter les Pyramides, que l’on ne se rend aux Pyrénées ou au Mont-Blanc.
Alors, insensiblement, se déchirera le voile mystérieux et charmant derrière lequel s’abrite encore la vieille terre pharaonique ; le passé de ce pays merveilleux n’aura plus rien qui nous étonne et nous attire. Déjà, l’Égypte des Ptolémées et celle des Khalifes, si proche de nous, semblent faire partie de notre histoire. Il en reste bien peu de choses. Pourtant, les Latins que nous sommes ne peuvent, sans émotion, contempler ces lieux où se déroulèrent les plus belles, les plus ardentes phases de la vie d’Antoine et de celle de César. Les Français ne sauraient non plus fouler avec indifférence le sol brûlant où coula le sang des soldats de Bonaparte.
Ils ne pourront regarder les yeux secs, la demeure branlante mais encore debout où vécurent les savants amenés par le général en chef et qui, les premiers, étudièrent sur place et répandirent dans le monde cette science connue depuis sous le nom d’Égyptologie.
Pour cela, il est bon de se hâter et de regarder l’antique patrie de Menès et d’Aménophis avant qu’elle ait perdu tout à fait ce cachet spécial qui, si longtemps, fit d’elle la nation privilégiée dont chacun parle et que tous ignorent ; terre de beauté dont le plus infime grain de poussière portait une gloire, terre de grandeur où naquit, dans un âge que notre imagination rapproche du rêve, la première civilisation africaine.
L’Égypte, plus qu’aucun pays, mérite d’être connue. Les événements extraordinaires de ses trois époques, si parfaitement distinctes : époque pharaonique, époque gréco-romaine, époque des Khalifes, la parent d’un nimbe unique. Au milieu des difficultés sans nombre qui lui furent créées par les différents usurpateurs, le malheureux indigène s’est constamment débattu sans faiblesse. Il a su garder non seulement ses coutumes ancestrales et sa proverbiale sérénité, mais le type même de sa race s’est conservé parmi ceux que les races étrangères n’ont point approchés. Il suffit de parcourir les villages du Delta ou de la Haute-Égypte pour se rendre compte que tels vous accueillent les paisibles habitants de l’Isbeh perdue dans la vaste plaine, tels les contemporains de Ramsès durent aussi venir sur le pas des portes recevoir l’hôte envoyé par Amon ou par Osiris.
L’Islam, malgré sa puissance, n’est point parvenu à changer l’âme de ce peuple essentiellement agriculteur.
Nulle part comme en Égypte ne s’accuse la différence existant entre le Fellah, le véritable homme des bords du Nil, et le citadin, qu’il soit commerçant, employé ou fonctionnaire, ce dernier ayant pris aux différents colons qui l’entourent, un peu des idiomes et des manières de tous les pays.
Le Fellah est demeuré semblable à ses pères, humbles sujets des Osortasen, des Aménophis et des Seti. Celui qui pourrait en douter encore n’a qu’à parcourir les salles du Musée des Antiquités au Caire, ou plus simplement celles du Louvre. Il retrouvera non seulement sur les momies dont les traits ont gardé leur forme, mais sur les innombrables statuettes de pierre ou de bois, le même front large, les mêmes méplats un peu saillants, les mêmes oreilles placées plus haut que les nôtres, la même bouche sensuelle et bonne. Il remarquera en outre la beauté des mains et l’extrême petitesse des pieds chez les femmes, les attaches d’une finesse parfaite, enfin les grands yeux lumineux auxquels les anciens artistes surent si bien imiter la vie en plaçant dans l’orbite de leurs statues un globe de quartz, au milieu duquel était un clou sombre imitant à s’y méprendre la pupille humaine. Mais plus que tout, le curieux remarquera l’altitude d’abandon et de passivité absolue que les figures rendent à merveille. La reproduction du Cheick-el-Beled se rencontre en Égypte encore fréquemment parmi les hommes de la génération actuelle. J’ajouterai que moi-même ai pu cent fois reconnaître dans les harems, le visage des princesses d’autrefois sur celui des femmes qui m’entouraient. Il ne leur manquait que le pschent hiératique et les innombrables petites tresses pour faire d’elles autant de Hofert-Hari ou d’Isénophré.
Les classes élevées offrent, au contraire, un mélange extraordinaire de races. Ce fait doit être attribué aux alliances avec des femmes étrangères, turques, circassiennes ou grecques des Iles, autrefois esclaves ou seulement issues de mères esclaves et légitimées par la suite. Quelques Abyssines sont venues aussi de leurs montagnes lointaines, apporter dans la famille égyptienne le contraste de leur sang noir. Seul, le peuple demeure immuable, et si forte est là-bas la puissance du sol, qu’après trois ou quatre générations, l’étranger vivant au village prend, lui aussi, les coutumes et les allures du véritable Égyptien. Ceux qui de père en fils n’ont pas quitté l’Égypte depuis un siècle, ne la quitteront jamais.
L’Égyptien lui-même, contrairement à tant d’autres, ne s’acclimate pas en Europe. Il y fait volontiers ses études, y retourne souvent quand ses moyens le lui permettent. L’idée ne lui viendra pourtant pas de s’y fixer. Toujours, sur les bords de la Tamise comme sur les rives de la Seine, dans les plus aimables villes de Suisse ou d’Italie, n’importe le lieu où il essaie d’oublier son ennui ou de distraire son habituelle nonchalance, l’Égyptien regrette le Nil. Il soupire après ses terres toujours vertes, les plaines grasses, les dattiers généreux et le ciel éternellement pur de sa patrie enchanteresse.