Cet horizon sans bornes, cette terre presque toujours pareille pour des yeux européens, qui très vite s’en lassent, résument pour l’indigène l’axe du monde. La montagne, les collines, les arbres séculaires de notre Europe déplaisent à l’Égyptien, qui n’est heureux qu’alors que ses regards embrassent toutes les terres qui l’entourent et qu’il peut voir se lever, au ras du sol, les astres qui amènent invariablement le retour du jour ou de la nuit. Ce n’est pas impunément que ses pères consacrèrent le culte d’Ammon-Râ, dieu solaire. En vérité, aucun peuple n’a gardé ce culte aussi bien que lui. Le Fellah a horreur de l’arbre qui « cache la lumière » et retarde la maturité de la récolte. Si quelque sycomore s’avise de pousser trop vite dans son champ, créant de l’ombrage, immédiatement il l’arrache… quitte à aller s’étendre sous celui de son voisin à l’heure de la sieste, quand la chaleur devient trop ardente. Un archéologue musulman, Aly-bey-Bahghat, qui s’est occupé particulièrement de la période arabe, m’a affirmé que d’immenses forêts recouvraient l’Égypte au commencement du moyen âge et que les Fellahs, peu à peu, les avaient détruites. L’existence de ces forêts expliquerait l’amour que les anciens portaient à la chasse dont on retrouve des scènes nombreuses sur les peintures et les bas-reliefs du temps. Aujourd’hui, seuls les Européens risquent quelques modestes coups de fusil à l’époque du passage des cailles et des canards sauvages. L’indigène, lui, ne se sert guère de son arme (quand il en possède) que pour les voleurs ou les animaux nuisibles. La plupart du temps il prend le gibier au piège et à la glu. Les cailles sont vendues vivantes, en cage de dix ou de vingt-cinq.

J’ai dit que l’Égyptien aime passionnément son pays. Il l’aime sans chercher à raisonner ses sentiments, uniquement parce que depuis toujours ses aïeux ont comme lui contemplé ce sol et ce fleuve béni entre tous et qui, grâce à ses inondations régulières, lui donne le blé d’où il retire son pain, le coton qui l’a rendu riche, le trèfle qui nourrit ses bufflesses, le maïs et la canne à sucre, sources de tant de biens. Un jour, on est venu lui dire que ce pays était menacé, on a éveillé en lui l’idée de patrie, et voici qu’une pensée nouvelle a germé sous ce front paisible. Ce qui pour les hommes turbulents des villes s’appelait nationalisme est devenu, chez ces simples, le patriotisme le plus pur.

On a vu d’humbles femmes fellahas donner sans hésitation pour « la cause » leurs économies et leurs bijoux. Des notes que j’ai eues sous les yeux, il résulte que les recettes les plus fructueuses réalisées par le parti sont venues de ces paysans qui, assez avares d’ordinaire, se sont dépouillés sans un regret pour subvenir aux frais d’entretien de la délégation envoyée en Europe.

Et si étonnante que la chose puisse paraître, ce ne sont pas ceux-là qui ont fait les révolutions. Ils les ont subies, voilà tout. L’expérience m’a montré qu’à chaque émeute, le Fellah n’avait qu’un désir : s’échapper, fuir les coups de feu et les mitrailleuses. Essentiellement pacifique, il sait que les soulèvements ne mènent à rien, il demande seulement qu’on lui laisse ce qu’il possède, le peu de bien qu’il hérita de ses pères et qu’il souhaite transmettre de même aux enfants issus de sa chair.

La femme fellaha, essentiellement travailleuse et économe, reste la forte tête du ménage, comme ses sœurs de l’époque pharaonique. Elle achète, vend, trafique à sa guise, et si le sort veut qu’un petit commerce lui échoie dans quelque bourg important, elle réalise des gains appréciables, tient boutique aussi bien que l’homme le mieux averti. La polygamie, qui d’ailleurs de plus en plus tend à disparaître, n’est même pas un obstacle à son bonheur. Le plus souvent, le mari ne prend une seconde épouse que quand la première a vieilli. Alors celle-ci goûte, dans l’orgueil de demeurer la maîtresse absolue du logis ou de la boutique, une joie qui compense ce partage dont elle ne voit que l’utilité. La seconde épouse est une aide, plus jeune, plus forte, sur laquelle elle se décharge des fonctions pénibles. Si « l’ancienne » a eu la chance de donner au ménage un ou plusieurs garçons, son autorité demeure pour toujours assurée. Même désirable et belle, la nouvelle venue sera Sa servante.

Évidemment, il y a des jalouses. Quelques crimes de temps à autre se commettent dont la justice est le plus souvent impuissante à dénouer la trame ténue. Mais ne s’en commet-il pas chez nous ? A balances égales, même avec le partage, la femme égyptienne se montre moins révoltée, uniquement parce qu’elle est aussi plus croyante que la majorité de nos paysannes modernes. Elle se soumet au sort qu’elle ne peut éviter et, dans l’espoir de mériter une vie meilleure, elle supporte la vie présente sans récrimination ni colère.

Étonnamment assimilable, elle donne les satisfactions des plus rapides, sitôt qu’on entreprend de la dégrossir et de l’instruire, et provoque l’étonnement et la fierté de celles qui consentent à entreprendre cette tâche. Elle apprend ce qu’on veut et ne l’oublie point.

Les événements qui se sont succédé en Égypte durant le cours de ces dernières années, ont prouvé que la femme égyptienne, de la plus humble paysanne à la plus grande dame, savait comprendre les aspirations du peuple, les défendre au besoin avec cette éloquence qu’on ne saurait, sans injustice, lui dénier.

Le jour, lointain peut-être, mais que chaque heure rapproche, où l’instruction, en pénétrant davantage dans le cœur de la nation, aura fait de cette femme, encore ignorante, l’égale de ses compagnons et de ses frères, une surprise profonde nous sera réservée.

Il faut avoir vu comme moi l’application des petites filles sur les bancs des écoles chrétiennes ou israélites, il faut aussi avoir constaté la facilité extraordinaire avec laquelle elles s’accoutument, en quelques mois, tant à la pratique des langues européennes qu’à nos mœurs, — cependant si différentes de celles de leur famille, — pour comprendre ce que l’on peut obtenir de pareils sujets.