J’ai connu des jeunes filles élevées chez nos religieuses, mariées à peine nubiles, et luttant de toutes leurs forces contre les préjugés de la famille qui voulait les obliger à vivre en esclaves, sous la tutelle de la mère de l’époux. Vivre seule avec son mari, avoir un appartement ou une maison que l’on gouverne, constitue encore une licence blâmable. Eh bien ! mes petites amies ne craignaient point d’affronter les foudres de la société en essayant de se créer un foyer à l’instar des Européennes. J’en sais qui, fortes de l’appui de leur mari, sont parvenues à faire de leur maison de véritables nids confortables que n’encombrent plus les parasites d’antan. Même, ô stupeur ! elles accompagnent parfois leur seigneur et maître soit à la promenade, soit en quelque « home » où règne le même esprit de modernisme et où les attend un autre jeune ménage, avide comme le leur d’indépendance et de civilisation. J’ajouterai que l’épreuve a parfaitement réussi.

Il est impossible de mesurer la somme de courage, l’effort magnifique de volonté que de tels actes représentent parmi la majorité des femmes égyptiennes. Quand viendra le temps où les exceptions seront généralité, l’Égypte du siècle dernier aura disparu. Une autre âme se lèvera de ce peuple longtemps courbé sous le joug qui le fit esclave. Avec ou sans les Anglais, ce peuple trop mal connu est en train de marcher si rapidement vers le progrès qu’il aura tôt fait de l’atteindre. Il est même à souhaiter qu’il n’y parvienne point trop vite. On ne saurait assez répéter à la jeunesse égyptienne qu’elle demeure la gardienne sacrée du passé de son pays ; elle se doit de ne point faillir à la lourde tâche qui lui incombe. Détruire peut sembler parfois utile, conserver est mieux. Le jour où les enfants des bords du Nil connaîtront comme il convient l’histoire merveilleuse de leurs anciens rois, leur orgueil goûtera une joie profonde et ils prendront soin de rendre à leur patrie la gloire et la grandeur d’autrefois. Mais ce jour-là aussi, beaucoup de ces choses qui nous rendirent si captivante la vallée du Nil et ses villes inattendues, le désert et les villages si curieux à observer, les intérieurs si intéressants à visiter, tout cela aura disparu. C’est pourquoi il faut se hâter de tracer ces lignes où j’ai essayé de mettre un peu de toutes mes impressions d’une époque qui n’est pas encore le passé, mais qui n’est déjà plus le présent de l’Égypte.

L’Égypte éternelle

L’ÉGYPTE QUI S’EN VA

La première impression ressentie par l’Européen d’il y a trente ans, en arrivant à Alexandrie, était un sentiment de surprise. Cette surprise dégénérait vite en stupéfaction. Dès que le paquebot avait jeté l’ancre dans le port, une nuée de farraches (portefaix) vêtus du large pantalon de toile serré aux chevilles, coiffés du tarbouche à forme de chéchia propre aux Alexandrins, se précipitaient sur le malheureux voyageur. Ils criaient tous de si bon cœur que les coups de bâton des drogmans accourus en hâte parvenaient à peine à leur imposer silence. L’arrivant, devenu leur proie, devait lutter avec la même énergie pour défendre à la fois et sa personne et ses bagages.

La ville, très peuplée, très animée, montrait déjà de larges artères parées d’immeubles européens. De beaux attelages parcouraient les rues Mais l’œil demeurait quand même amusé par une suite de tableaux aussi pittoresques qu’inattendus : longues charrettes indigènes garnies à se rompre d’une troupe de femmes du peuple, hermétiquement enveloppées dans leur habara de cotonnades teintes à l’indigo ; porteurs d’eau traînant leurs pieds nus, l’échine ployant sous le faix de la peau de bouc gonflée jusqu’au bord et arrosant doucement les trottoirs sur leur passage ; nègres couronnés de plumes d’autruche, le front pourvu d’un morceau de miroir où le soleil allumait de courtes flammes, le torse entouré d’une sorte de tutu parsemé de coquillages… Tout cela a complètement disparu. La ville d’Alexandrie, la capitale des Ptolémées, a pris aujourd’hui l’apparence d’une cité quelconque, plus italienne qu’égyptienne, assez semblable aux autres ports de la Méditerranée.

Pour le Caire, le changement s’accentue encore. L’ancien siège du Khalifat gardait, vers les premiers mois de 1890, un cachet d’orientalisme intense. Si les romantiques tels que Flaubert, Théophile Gautier et Jules Janin n’eussent point reconnu la place de l’Esbekieh de 1850, du moins se fussent-ils immédiatement retrouvés dans les innombrables ruelles bordant les nouveaux quartiers. La gare même ne les eût point surpris ; à peine franchi le seuil de ce monument plus que modeste, les regards de l’étranger étaient immédiatement attirés par la diversité des spectacles qui se multipliaient tout le long du jour devant la station. Alors, les bourriquiers étaient rois. Les ânes se voyaient partout. Malgré d’assez nombreuses voitures de louage, le joli baudet du Caire demeurait le mode de locomotion préféré. Seuls, les pachas et les femmes de grande famille s’offraient le luxe des coupés de prix ; tous les autres allaient tranquillement au trot rythmé de leurs montures. Même les Européens ne dédaignaient point cette façon archaïque de promenade. On pouvait voir de doctes professeurs traverser les places, haut perchés sur les selles de velours, tandis que l’ânier, plein de prévenances, tenait gentiment le parasol de soie écrue, invariablement doublé de vert, au-dessus de la tête du cavalier mal protégé du soleil par la calotte rouge qui est de rigueur pour les employés du gouvernement.

On retrouvait les porteurs d’eau et les danseurs nègres d’Alexandrie avec, en plus, d’innombrables processions de confréries musulmanes, dont la gravité était coupée par la gaîté des circoncisions et des mariages, cortèges bruyants et presque continus.

Enfin, même dans les quartiers les plus neufs, on sentait battre le cœur ardent de la vieille cité musulmane. Il n’était pas besoin d’aller au fond des antiques venelles de Saïda-Zénab, ou de Darb-el-Gamamiz pour en respirer les odeurs. Oh ! ces odeurs du Caire ! mélange subtil de cannelle, de clous de girofle, de poivre et de santal confondus, fragrances bizarres de fleurs ignorées de nos contrées, anbars et fohls dont, après tant d’années, je crois encore retrouver l’arôme… tout cela joint aux exhalaisons des fruits trop mûrs, à l’infect parfum de la helba dont les femmes du peuple demeurent imprégnées, à l’étrange relent du tamra-hena (henné frais), compose à la ville des Toulounides une atmosphère spéciale que l’on ne peut oublier quand on l’a une seule fois connue.

Si l’extérieur étonnait le nouvel arrivant, l’intérieur devait encore le surprendre davantage.