Malgré le flot montant de l’influence européenne, le Caire restait, du côté indigène, assez semblable au Caire du grand Mohamed-Aly. Les harems n’avaient pas beaucoup changé depuis cent ans. Le chef de famille demeurait le maître incontesté de la petite tribu composant sa maison. La polygamie était pratiquée par la bonne moitié de la population, et nul ne songeait à s’en plaindre. Les eunuques conservaient les mêmes prérogatives qu’au temps des Khalifes… et les jeunes filles, après quelques années passées entre les mains des institutrices ou des sœurs, reprenaient vite les coutumes ancestrales, sitôt les portes du harem franchies. On ne les voyait guère que dans quelques boutiques situées en des quartiers perdus du Mousky, toujours accompagnées de l’inévitable « gardien du sérail ». Un seul magasin, disparu depuis longtemps, avait le don d’attirer la clientèle féminine indigène. C’était ce magasin Pétaud, situé derrière le jardin de l’Esbekieh, dernier vestige de l’influence française en Égypte. Là, on n’était servi que par des femmes, et ces femmes se montraient d’une politesse exquise. Ce fut, je crois, le premier magasin où l’on ait vu des vendeuses. Pour cela sans doute les belles hanems ne craignaient point de s’y aventurer.

A cette époque, les harems prenaient, aux yeux des touristes, des airs de mystère bien faits pour attirer la curiosité des étrangères de marque. Aussi, pour les satisfaire, les maîtresses de maison, se souvenant des habitudes transmises par les aïeules, renouvelaient pour leurs visiteuses les traditionnelles cérémonies du café et celle du sirop, moins compliquée, mais non moins typique.

Pour servir le café, on employait de préférence les jolies esclaves circassiennes passées maîtresses en l’art de la grâce ; la plus âgée apportait sur un plateau d’or ou d’argent le café réduit en poudre impalpable, ainsi que la canaqua de cuivre ; elle préparait ensuite la braise sur un réchaud. Sitôt que l’eau chantait dans la canaqua, elle jetait la poudre appelée boune, tandis que le café prêt à être bu se nomme cahoua. Une autre esclave, plus jeune, disposait alors les précieuses tasses filigranées, — le plus souvent serties de perles ou de turquoises, — sur un plateau où l’on déposait la cafetière. La maîtresse de la maison se levait et, la main gauche sur la poitrine en signe de respect, elle prenait de l’autre les tasses une par une et servait elle-même ses invitées… Les confitures comportaient le même cérémonial que les sirops. Seulement, par un raffinement de courtoisie, on adjoignait à ces deux choses l’offre d’une magnifique serviette brodée d’or, que l’esclave passait d’une personne à l’autre, ce qui n’était pas toujours du goût des invitées, obligées de s’essuyer les lèvres après leurs voisines de divan.

A cette époque, peu de harems présentaient une installation européenne. Partout on retrouvait les tables massives, les divans circulaires aux mêmes coussins bourrés de coton, durs comme pierre, les mêmes fauteuils alignés à la façon d’autrefois en une symétrie désespérante. Pas de salle à manger ni de chambre à coucher. On mangeait n’importe où, autour du plateau traditionnel. Fourchettes et couteaux demeuraient l’apanage des grandes maisons. Pour dormir, seul le maître de céans possédait un lit ; les autres s’étendaient au petit bonheur où bon leur semblait, sur les matelas que les négresses allaient chercher dans la salle dévolue à cet usage. Une moustiquaire accrochée par quatre cordons, une couverture de coton piqué, un coussin long, il n’en fallait pas davantage… Comme les familles et les invitées étaient légion, chaque appartement, à la tombée de la nuit, prenait des apparences de dortoir. La toilette était vite faite. En dehors du bain hebdomadaire, nul ne se lavait autrement qu’à l’aide de l’aiguière et du bassin que l’esclave de service tenait sagement devant chaque visiteur…

Les distractions consistaient en de rares sorties par bandes, sous l’œil attentif de l’eunuque de la famille. Les noces, les circoncisions, les funérailles venaient, pour quelques heures, mettre la révolution dans la vie paisible des recluses.

Peu cultivées, elles se contentaient de la lecture de quelques contes orientaux, toujours les mêmes, ou des récits que leur faisaient les commères colportant de maison en maison les histoires de la ville. L’été, elles se donnaient entre elles d’étranges concerts. Nonchalamment accroupies sur les chiltas (matelas de soie) au sommet de leurs terrasses, elles distrayaient leur ennui au moyen de la houd ou de la noune, seuls instruments de musique que toutes connussent. Insensiblement, la petite cité s’animait à mesure que la soirée s’avançait. Sous les rayons de la lune, on voyait se détacher du groupe une danseuse, esclave affranchie ou simple parasite de la maison. Vite, les autres s’emparaient du darabouka, sorte de tambour de peau d’âne, précédé d’un long col de terre cuite et, à petits coups cadencés, elles accompagnaient les pas de l’artiste improvisée. Celle-ci, les crotales de cuivre entre les doigts, exécutait les danses les plus suggestives, qui duraient souvent jusqu’à l’aube.

En bas, dans le mandara, les hommes buvaient du cognac, en jouant au jacquet ou aux dés.

Mais dans cette Égypte désuète, aux mœurs presque médiévales, l’amour de la France demeurait si grand qu’il suffisait de se présenter au nom de notre patrie pour que toutes les barrières, d’un seul coup, tombassent, pour que les portes les plus closes s’ouvrissent…

Dans les harems, la Française était reçue, non point en étrangère, mais en amie. Beaucoup de femmes indigènes de la société parlaient notre langue ; les autres ne demandaient qu’à l’apprendre. Il semblait même parfois un peu gênant à celle qui arrivait d’être traitée avec de si magnifiques honneurs ; car non seulement on l’accueillait en souveraine, mais on lui imputait des mérites, une science, que le plus souvent elle ne possédait pas. Un enfant tombait-il malade ? Vite il fallait courir auprès de la dame française (Sett Françaouia) ; elle seule pouvait indiquer le remède infaillible qui le devait guérir. L’époux se conduisait-il de façon peu galante envers sa femme ? on venait solliciter les conseils de la nouvelle venue. Recettes culinaires, détails de toilette, façon de s’habiller, de se coiffer, tout était matière à réclamer les lumières de la Française. Elle seule semblait tout savoir, tout connaître ; chacune de ses paroles était un oracle, chaque prière un ordre, chaque enseignement une loi.

Les hommes, eux, ne pensaient pas qu’il pût exister au monde d’autres institutions que les nôtres, d’autres maîtres que nos professeurs, d’autres ouvrages que nos livres.