La France régnait là-bas, en souveraine charmante et incontestée.

Cette influence magnifique, que toutes les autres nations nous enviaient, nous la devions à tous ceux de nos compatriotes qui, depuis les compagnons de Bonaparte, — les Larrey, les Monge, les Berthollet, les Caffarelli, les Geoffroy Saint-Hilaire, — avaient commencé d’introduire les premiers éléments d’instruction en Égypte. A la suite de ceux-là dont le nom, après plus d’un siècle, est demeuré impérissable en Égypte, d’autres étaient venus, appelés par le vice-roi Mohamed-Aly. Un Français, M. Sève, devenu Soliman-Pacha, avait réformé et discipliné les armées ; son œuvre fut aidée et continuée par une pléiade d’officiers, français comme lui, parmi lesquels il faut citer le lieutenant général Boyer qui, sur la demande du Pacha, quitta Paris en 1824, le colonel Gaudin, M. Paulin de Tarlet, MM. Varin, Gonthard, de Veneur, Guillemain, Rey, Plassat. La plupart reposent encore dans le vieux cimetière abandonné de l’ancienne Babylone. La marine avait été confiée à M. Besson. L’arsenal fut placé entre les mains de l’ingénieur de Cerisy.

Mais ce serait mal connaître le génie éclectique du grand réformateur Mohamed-Aly que de penser un instant qu’il pût se contenter d’organiser seulement les moyens de défense ou d’attaque de sa nouvelle patrie. Sitôt que son règne fut certain et les droits de sa dynastie assurés, il songea à s’attacher une élite de savants et de professeurs capables de donner à l’Égypte une place à part dans le monde oriental. Nous savons qu’il réussit au delà de tout espoir.

Bientôt les écoles s’ouvrirent, les hôpitaux s’élevèrent, les fabriques se dressèrent un peu partout dans le voisinage du Caire et dans le Delta. Des hommes tels que Félix Mangin, Clot-bey, Mougel-bey, firent plus en quelques années pour le renom de notre pays que les plus glorieuses conquêtes.

Le vicomte de Forbin débarque à Damiette en 1817 et de là gagne le Caire. Il se montre tout heureux d’y rencontrer un aussi grand nombre de Français. C’est M. Asselin de Cherville, notre consul, « qui unit beaucoup de savoir à la plus grande modestie » ; c’est M. Gaspary, M. Duclos, Mme Barthélemy, nièce de l’auteur du Voyage du jeune Anacharsis, et qui garde toujours vivant dans son cœur de vieille femme, le souvenir de Voltaire connu autrefois à Paris. C’est encore M. Collière, le docteur Dussap, la famille Caffe et tous les autres qui, déjà, se groupent autour du législateur Mohamed-Aly. On parle à M. de Forbin du colonel Boutin, l’explorateur qui vient de périr assassiné tout près de Balbeck au moment où il se disposait à reprendre la route de France. Le colonel Boutin a, l’un des premiers, étudié les Coptes. C’est encore M. Davenat, drogman du consulat de France, qui a fait le voyage de la grande oasis. A Alexandrie, c’est un Français, M. Roussel, dont les collections retiennent l’attention des savants et des voyageurs. Ces collections, amassées lentement par nos premiers archéologues, ne se faisaient ni sans périls ni sans peines. Elles exigeaient aussi de grands frais. M. Forbin est assez explicite sur ce point. Par lui, nous apprenons que déjà la prodigalité des Anglais a éveillé la cupidité orientale. « Les moindres monuments se vendent à des prix excessifs. Le crédit et les richesses de l’Angleterre rendent cette nation maîtresse presque exclusive des antiquités égyptiennes. » Le transport seul d’une tête colossale coûtait cinq cents guinées au consul d’Angleterre. La France ne permettait pas une telle dépense à ses administrés. Il fallait donc qu’ils agissent à leurs frais.

Les Saint-Simoniens arrivèrent en Égypte en 1833. Ils y reçurent l’accueil le plus généreux. En échange, la terre des Pharaons leur doit un essor réel vers le progrès ; essor qui ne devait aller qu’en grandissant, grâce à la constante volonté des plus remarquables disciples du Père Enfantin. Lambert, Fournel, Bruneau, Busco, devaient laisser là-bas un nom impérissable. Il n’est pas jusqu’aux femmes saint-simoniennes dont l’œuvre, toute de dévouement et d’apostolat, n’ait laissé des traces qui, cinquante ans plus tard, demeuraient encore. N’oublions pas que c’est à l’exemple de l’une d’elles, Suzanne Voilquin, que l’Égypte dut ses premières sages-femmes, ses premières infirmières diplômées. Jusque-là, le soin des enfants et des mères restait confié aux plus stupides matrones, prises dans les derniers rangs du peuple.

Ampère, qui visita l’Égypte en 1844, ne peut s’empêcher de témoigner sa surprise en constatant l’influence dont jouissent nos compatriotes, tant au Caire qu’à Alexandrie. Il nous dit que partout l’on serait heureux de rencontrer des hommes tels que le Dr Ablot, MM. Perron et Linant. Parlant de la maison de ce dernier, il déclare avoir trouvé « fort agréable d’aller le soir prendre place sur un divan et, en fumant un excellent narghilé, de converser avec Mme Linant qui, toute blanche dans son costume demi-oriental, et assise sur des carreaux de pourpre, fait en français les honneurs de son salon arabe ». A propos de Lambert, l’ex-Saint-Simonien, il nous explique que ce dernier a renoncé de fort bonne grâce à son rôle d’apôtre, pour n’être plus qu’un homme d’esprit. C’est à Ampère que Lambert confessa un jour que, s’il reconnaissait avoir été autrefois « un peu » ridicule, il trouvait que d’autres l’étaient « beaucoup ».

Chez Soliman-Pacha, Ampère retrouva un billard français et des journaux de Paris… Chez le Dr Clot-bey, il eut la joie d’admirer une superbe collection d’antiquités égyptiennes… et, sans doute, notre savant compatriote lui fit la lecture de quelque chapitre de ce remarquable ouvrage qui restera le plus parfait monument des études sur l’Égypte. D’ailleurs, Clot-bey, comme les autres, représentait une élite ; chacun d’eux portait en soi la valeur de plusieurs hommes. Xavier Marmier, venu deux ans avant Ampère, ne nous dit-il pas que le chimiste Perron se distrayait de ses heures de cours à la nouvelle école de médecine du Caire, par l’étude approfondie de l’arabe, dont les manuscrits lui donnaient les renseignements les plus précieux sur la littérature et la science au temps des Khalifes…

Xavier Marmier se montre surpris de trouver au Caire un hôtel français dont le propriétaire, M. Colomb, ne dédaigne pas de présider lui-même à la haute direction de ses fourneaux. Non loin de l’hôtel, se trouve le cabinet de lecture de M. Bonhomme, où le voyageur égaré en cette terre lointaine trouve non seulement une bibliothèque complète, mais ce régal si apprécié de tous les hommes venant de Paris : des journaux ! sur lesquels se précipitent les nouveaux venus à l’affût des premiers Paris, bien qu’ils datent de plusieurs semaines.

Durant les années qui séparent le règne de Mohamed-Aly de celui de son petit-fils Ismaïl-Pacha, c’est encore les savants, les ingénieurs, les officiers et les médecins français qui concourent à la civilisation et à la prospérité de l’Égypte : École de médecine, École de droit, École d’agriculture, des beaux-arts, des arts et métiers, Institut, créés et dirigés par nos dévoués compatriotes. La construction et l’inauguration du canal de Suez vont parfaire notre gloire et augmenter, s’il est possible, notre influence en Égypte.