Sous le règne d’Abbas, comme sous celui de son successeur Saïd, les Français, accourus chaque jour plus nombreux, augmentent le prestige de notre pays en cette terre égyptienne où les souverains eux-mêmes leur témoignent une confiance absolue. Nous ne sommes pas un peuple colonisateur, et notre sol nous offre par lui-même assez de ressources pour que, rarement, l’idée nous vienne d’aller demander ailleurs le pain quotidien. Ceux qui, alors, prirent la mer pour se rendre sur les rives du Delta, ne s’exilaient point d’eux-mêmes, tous ils faisaient partie de l’élite choisie et appelée par les vice-rois, amis de notre pays. Jusqu’à la chute d’Ismaïl-Pacha, les descendants du grand chef de la dynastie égyptienne se firent une loi de pratiquer son exemple.

Ceux-là seuls qui connurent les journées de l’inauguration du canal et furent les hôtes du khédive Ismaïl, peuvent encore dire ce qu’était alors l’hospitalité égyptienne, et la place que la France tenait dans ce pays de miracle. Les invités de choix ayant vécu ces heures dignes des Mille et une Nuits ne les oublieront jamais…

Mais la prodigalité du vice-roi n’avait pas été sans entamer fortement les finances du pays. Tewick-Pacha, fils et successeur d’Ismaïl, en montant sur ce trône d’où son père venait de descendre par la volonté des puissances européennes, recueillait une succession particulièrement difficile. La surveillance pénible dont il devenait l’objet, la douceur un peu molle d’un caractère inhabile à secouer le joug qu’il devait subir, enfin la misère croissante du peuple, le désordre d’une armée mal guidée, surtout point payée, tout cela rendit alors la situation des Français assez critique en Égypte. Les événements de 1882 que je vais essayer de décrire devaient achever de ruiner notre influence, ravissant du même coup à nos malheureux compatriotes les bénéfices de près d’un siècle de patience, de travail et d’efforts.

EN ÉGYPTE RÉVOLTÉE

Le 11 juin 1882, les partisans d’Arabi Pacha, exaspérés de voir leurs réclamations repoussées, portèrent leur fureur sur les Européens, qui n’étaient pour rien dans l’affaire.

Pour se montrer équitable, il faut expliquer que la rixe terrible dont les suites devaient exercer une si prodigieuse influence sur les destinées de l’Égypte, commença par une altercation entre un cocher indigène et un Européen, Maltais d’origine, frère du valet de chambre du consul d’Angleterre, M. Cockson.

Le cocher, qui depuis plusieurs heures voiturait son client, se vit allouer pour sa peine la somme dérisoire d’une piastre (vingt-cinq centimes).

Le Maltais, par prudence, s’était fait déposer devant le café Gavvat-el-Gézaz, situé rue des Sœurs. Ce café, appelé par les Européens « le café vitré », était tenu par un compatriote du promeneur peu généreux. Le cocher, furieux de se voir si mal payé, protesta, puis, devant le mutisme de son client, le suivit dans l’intérieur du café en l’accablant d’injures violentes.

Par ce beau dimanche d’été, l’établissement regorgeait de monde. La chose ne traîna pas. Le Maltais, probablement ivre, se rua sur le malheureux automédon et, arrachant du comptoir le large couteau[1] qui y demeurait suspendu à l’aide d’une ficelle, il en frappa si violemment l’indigène que la mort fut instantanée.

[1] Dans les cafés grecs, il est d’usage de servir aux clients des hors-d’œuvre appelés mézé. Le jambon et la mortadelle nécessitent l’emploi du couteau.