En quelques minutes, Grecs, Maltais, Égyptiens, se jetant les uns sur les autres, livrèrent une véritable bataille. Du café, l’émeute gagna aussitôt la rue. Bientôt, la ville entière sembla peuplée d’hommes en folie.
Les Musulmans, surgissant de toutes parts avec cette rapidité stupéfiante propre aux heures des grandes catastrophes, lançaient leur terrible cri de ralliement : Gay yâ mosslemine ! Gay ! Beycktelou Ekhwatna ! (Venez ô Musulmans, venez ! on tue nos frères…)
L’appel fatidique ne fut que trop entendu.
Les yeux hors des orbites, la face convulsée, ils accouraient armés de pieds de tables, de débris de chaises, de broches et de fers de lit, tous objets dérobés aux cafés européens et aux rez-de-chaussée du voisinage.
Mais bientôt, ces armes légères ne suffirent plus.
Comme pris du même furieux délire, les hommes des deux camps firent irruption dans un grand dépôt du Souk-el-Gedid (marché neuf) et s’emparèrent de nabouts[2] qui s’y trouvaient en abondance.
[2] Le nabout, long bâton de cormier, est demeuré, depuis la plus haute antiquité, l’arme préférée du paysan égyptien. Entre ses mains, il n’en est pas de plus redoutable.
Entre temps les Grecs s’empressaient de charger leurs revolvers.
Et la tuerie commença.
Ceux qui, comme moi, ont entendu les cris d’angoisse, les hurlements des femmes du peuple et les râles d’agonie des blessés, ne sauraient oublier les affres épouvantables de ce jour-là. Durant la nuit, les plaintes des victimes que l’on égorgeait presque sous nos fenêtres, arrivaient jusqu’à nous, accompagnés par le rythme lugubre des flots battant les pilotis du théâtre Rossini que nous dominions.