L’historique des jours qui suivirent nous entraînerait trop loin. Mais il est impossible de passer sous silence le bombardement d’Alexandrie par l’escadre anglaise sous les ordres de l’amiral sir Beauchamp Seymour. Cet acte inattendu, et exécuté sans déclaration de guerre préalable, eut lieu le 11 juillet. Il détruisit pour plusieurs millions de propriétés et tua un grand nombre d’habitants.
Du côté de l’Égypte, l’artillerie était sans défense. « Pas une batterie du côté de la rade ou de la mer n’a été altérée, pas un terrassement n’a été opéré, pas un seul canon n’a été monté. La plupart des pièces en batterie, à âme lisse, de courte portée, calibres 12, 22 et 32, n’avaient pas bougé de leurs places depuis environ trente-huit ans, époque à laquelle le général Galice-bey, au service de Mohamed-Aly, les mit en position. Sur 101 canons Armstrong de 9 à 10 pouces, 64 seulement étaient montés ; les 37 autres gisaient hors des plates-formes où les Anglais ont dû les trouver, côte à côte et loin de leurs affûts. Quant à leurs projectiles, ils ne quittèrent jamais les magasins de l’Arsenal. La veille de l’action, pas un canon n’avait ses munitions au poste de guerre »[3].
[3] John Ninet, Arabi-Pacha-Égypte 1880-1883.
Pendant le bombardement, toutes les autorités locales ayant disparu, la ville se trouva complètement abandonnée aux pillards et aux incendiaires, ramassis de toute la lie de la population alexandrine. Les Bédouins, campés à Ramleh, avaient reçu ordre de faire la police de la ville. Ils se contentèrent de piller les magasins, après avoir défoncé les devantures et, leur convoitise satisfaite, ils mirent le feu à ce qui restait. Les prisons, ouvertes par force, avaient aussi vomi sur la voie publique tout leur lot de malfaiteurs, qui se ruèrent au sac des habitations et des boutiques.
Les rues, où gisaient pêle-mêle les cadavres des victimes et les restes calcinés des meubles et des charpentes, livraient passage à d’innombrables charrettes sur lesquelles des familles apeurées avaient pris place, fuyant la cité maudite. Durant trois jours, l’exode continua. Le vice-roi s’était enfermé dans son palais de Ramleh. Les grands harems, depuis longtemps, avaient fui au Caire.
Les Européens, sagement conseillés par leurs consuls, recevaient l’hospitalité à bord des grands paquebots ancrés au large, où les compagnies leur faisaient payer un franc un modeste verre d’eau. Mais le plus grand nombre avait gagné des rives plus clémentes. Sur ordre, la flotte française, qui d’abord avait mouillé dans la rade, était partie pour Beyrouth, au grand désespoir des rares Français qui avaient mis en elle tout leur espoir. Cette poignée de Français, demeurés à Alexandrie malgré toutes les menaces, constituait une réunion d’hommes résolus. Si les autres colons avaient suivi leur exemple, la ville eût sans doute échappé au désastre. Il suffit de quelques bras énergiques tenant en main les armes dont ils n’eurent d’ailleurs pas à faire usage, pour sauver le Crédit lyonnais, dont la porte ne fut même pas forcée.
Il est regrettable qu’à ce moment les consuls et les fonctionnaires, sur les injonctions de leurs gouvernements respectifs, aient cru devoir donner l’exemple de l’exode. Autrement, bien des malheurs eussent pu être évités.
Cependant l’Europe, au reçu de ces événements mémorables pour l’Égypte, demeurait indifférente.
Quelques semaines plus tard, Arabi-Pacha, embarqué sur l’ordre des Anglais, faisait route vers Ceylan. On lui accordait une pension, généreuse pour l’époque : 12 000 francs, avec faculté de jouir de ses rentes personnelles, et d’emmener une partie de son harem et de ses serviteurs, cependant que les naïfs, dont le seul crime avait été de le soutenir dans sa révolte, recevaient comme prix de leur complaisance le châtiment suprême.
Les émeutiers d’Alexandrie furent punis les premiers ; ces malheureux furent obligés de creuser eux-mêmes leurs propres tombes sur la place des Consuls, à Alexandrie, où ils reposent encore, tandis que sur leurs têtes horrifiées se dressaient d’innombrables potences.