Depuis, la place funèbre a été transformée en jardin public. Des pelouses vertes, des arbres touffus où s’ébattent des milliers d’oiseaux, mettent la joie de la nature en ce coin charmant, où toutes les rues du côté Est aboutissent à la mer. Cette mer, que l’azur immuable du ciel égyptien rend éternellement bleue, ajoute au décor un charme nouveau, dont les touristes ne se lassent point. Les hauts immeubles, de construction moderne, bordant la place, achèvent de donner à cet endroit de la ville un cachet d’élégance dont les Alexandrins sont très fiers.
Pour moi, dont la jeunesse fut frappée si abominablement par le terrible spectacle des jours sanglants, la place des Consuls demeurera toujours « le cimetière des premiers révolutionnaires ».
C’est un lieu commun de répéter aujourd’hui, après tant d’autres, qu’un seul homme en France comprit alors l’extrême portée de la tragédie qui se déroulait en Égypte. J’ai nommé Gambetta. Il ne cessa pas de lutter contre ce qu’il appelait une abdication. Mais la plupart des députés du moment n’entendaient rien à la question, pourtant si grosse de conséquences. En réalité, ceux qui par leurs connaissances ou leur intuition personnelle pouvaient prévoir l’avenir, sacrifièrent leur conviction à leur popularité.
Gambetta vit son ministère tomber peu après et ne récolta que des quolibets pour s’être prononcé avec tant de chaleur sur des actes qui s’accomplissaient si loin de Paris.
En attendant, l’Angleterre commençait tout tranquillement en Égypte son œuvre de colonisation.
Il ne m’appartient point de faire de la politique, à cette place : laissant aux hommes compétents le soin de juger, je voudrais seulement narrer ici ce qu’il m’a été donné de voir, en un pays que je connais parfaitement bien.
Quoi qu’on ait pu dire, la tranquillité de l’Égypte n’a jamais été que relative. En réalité, tout ce que la révolution de ces dernières années a pu accomplir date des journées de 1882.
Seulement, les émeutiers de ma jeunesse ont passé la main à une génération tout autre. Alors, la révolte partait de l’armée et du peuple. D’ailleurs, pas plus l’un que l’autre ne se montrait bien conscient de ses droits. Ils réclamaient une constitution, sans savoir au juste en quoi elle consistait. A l’heure actuelle, le mouvement, dirigé par des hommes de haute culture, a cela de redoutable qu’il englobe la population tout entière.
Les misérables soldats, les âniers faméliques, les fellahs sauvages de 1882 composant la milice d’Arabi-Pacha, tuaient pour tuer et s’attaquaient uniquement aux têtes coiffées du bornett (chapeau). Pour eux, le chapeau représentait l’insigne du chrétien.