Quelques-uns même, armés du terrible nabout, frappaient sans pitié tout homme dont le teint clair, les cheveux blonds ou châtains semblaient désigner un étranger. C’est ainsi qu’à l’hôpital indigène où on avait transporté les cadavres des victimes, on put reconnaître les corps de plusieurs Turcs, qui avaient en vain répété à leurs bourreaux la formule de foi musulmane. La foule, ivre de sang, trompée par la blancheur de leur face, voyait en eux les fils d’une autre race.

Les Égyptiens d’aujourd’hui n’ont avec ceux-là qu’une lointaine parenté.

Un sentiment, inconnu jusqu’à ce Jour, est né sur l’antique terre : le patriotisme. J’entends inconnu quant à l’Égypte musulmane, car pour la contrée des sages Pharaons, on ne saura nier qu’elle vénéra ce sentiment bien avant que les Romains l’eussent placé à la hauteur d’un véritable dogme.

Les sujets d’Aménophis aimaient ardemment leur sol et le voulaient plus grand que tout.

C’est de ce passé magnifique, dont l’étude leur a permis de mesurer la grandeur, qu’arguent aujourd’hui les hommes nouveaux pour réclamer leur indépendance. Et comme, en apprenant mieux l’histoire de leur pays, ils ont compris que la nation la plus forte n’est point la plus isolée, ils ne souhaitent pas retourner au fanatisme, ni fermer leurs portes aux lumières ni aux concours des autres peuples, de confessions différentes. Ils demandent au contraire qu’on leur fasse confiance, et que les étrangers reviennent en foule apporter aux rives du Nil l’animation de leur présence et l’or de leurs banques. Mais ils veulent surtout être les maîtres chez eux, ambition naturelle à tout peuple conscient de sa force et de ses droits.

Ces droits, le premier Égyptien qui ait eu le courage d’y faire appel, c’est le jeune Mustapha Kamel, patriote convaincu et incomparable orateur.

Dans le magnifique discours prononcé par lui à Alexandrie, le 3 mars 1896, en pleine occupation anglaise, après avoir exposé avec une clarté remarquable la situation créée au pays par la politique britannique, il s’exprimait ainsi au milieu d’une foule enthousiaste :

« Pourrons-nous, un jour, être fiers nous aussi de notre patrie ? Pourrons-nous jamais être un peuple fort et respecté ?… J’en fais le vœu le plus ardent. Nous ne pouvons arriver au bonheur rêvé, à la réalisation de nos espoirs patriotiques que par un accord de tous, et l’amour unanime de l’Égypte. Laissons de côté nos querelles et nos passions personnelles ; soyons unis de cœur et d’action. Ne donnons pas au monde le spectacle d’une famille qui se querelle pour le partage des biens et des meubles que contient sa maison, tandis qu’un incendie la dévore.

« Le jour où l’union de tous les Égyptiens sera un fait accompli, nos espoirs deviendront des réalités.

« Ce jour-là, nous pourrons nous écrier fièrement : — Nous sommes les enfants libres de l’Égypte libre ! »