Je ne puis m’empêcher de citer encore ce passage d’un autre discours du jeune orateur.

« La civilisation égyptienne ne pourra durer dans l’avenir que si elle est fondée par le peuple lui-même, que si le fellah, l’ouvrier, le commerçant, l’instituteur, l’élève et tout Égyptien, savent que l’homme a des droits sacrés auxquels il ne faut jamais toucher ; qu’il n’est pas créé pour être un instrument, mais pour mener une vie intelligente et digne ; que l’amour de la patrie est le plus beau sentiment qui puisse ennoblir une âme, et qu’une nation sans indépendance est une nation sans existence.

« C’est par le patriotisme qu’un peuple barbare arrive, en peu d’années, à la civilisation, à la grandeur et à la puissance. C’est de lui qu’est formé le sang qui coule dans les veines des nations viriles, et c’est de lui que découle la vie pour chaque être vivant. »

Cependant, et c’est là encore que se marque la différence existant entre les hommes d’il y a vingt-cinq ans et ceux d’aujourd’hui, ce même Mustapha Kamel n’est pas seulement Égyptien, il est Musulman, et c’est ce qui fait sa force parmi le peuple. Nous trouvons un peu de sa profession de foi dans cette dernière phrase. Parlant de l’influence immense exercée par Mohamed-Aly sur l’Égypte, il s’écriera :

« Le grand homme qui a changé les destinées de l’Égypte et l’a comblée de tant d’honneurs et de prestige, a su concilier dans son œuvre les principes de la civilisation moderne et les dogmes de l’Islamisme. Il a trouvé dans notre admirable religion la matière vitale de la plus haute civilisation que les hommes puissent rêver, et il a eu la certitude que par l’Islamisme on peut atteindre le plus vaste ensemble des félicités dans la vie.

« Si nous imitons son exemple, en nous appuyant sur l’Islamisme, en prenant à la civilisation occidentale ce qu’elle a de bon et d’utile, en méditant l’histoire et en échappant à cette division qui a tant nui à l’Égypte et à l’Islam, nous arriverons certainement à acquérir la grandeur et la place marquée que nous ambitionnons[4]. »

[4] Extrait du discours prononcé par Mustapha Kamel à Alexandrie, le 21 mai 1902, à l’occasion du centenaire lunaire de l’élection de Mohamed-Aly.

On juge avec quelle ferveur la masse des Égyptiens demeurés strictement fidèles à la loi du Prophète accueillirent les paroles de ce leader du parti nationaliste. Il n’était, pour l’instant, nullement question d’étendre ce nationalisme aux divers habitants de l’Égypte. Mustapha Kamel, que j’ai personnellement connu, avec lequel j’ai eu de nombreux entretiens, s’intéressait uniquement à l’Égypte musulmane.

Sous ce rapport, son incontestable talent a fait plus de tort que de bien à la nation qu’il voulait défendre.

Le peuple, qui ne raisonne point ses sensations, l’a suivi par fanatisme et l’a dépassé dans ses ambitions.