Les esclaves ont été remplacées, dans les grandes maisons, par les servantes grecques venues des Iles ou de Stamboul, et parlant le turc. Elles ne diffèrent guère des autres que par les traits du visage et la forme du corps. Les premières, choisies avec soin, étaient belles. Celles-ci, pour la plupart, se montrent laides, et presque toujours peu gracieuses. Chez les bourgeois, négresses et fellahas occupent l’emploi des filles du Djellab de l’autre siècle, Mercenaires, elles s’occupent de leurs fonctions avec d’autant plus de nonchalance que la loi, si longtemps injuste pour leurs aïeules, les favorise le plus souvent aux dépens du maître. Elles savent que la courbache ne les menace plus et qu’elles peuvent, selon leur gré, changer de foyer autant de fois qu’il leur plaira. Elles en abusent. Pour cela peut-être et pour d’autres choses encore, j’estime qu’il ne faut pas aller trop vite et vouloir faire de l’Égypte une nation européenne. Toute la poésie qui la pare disparaîtrait. Sans regretter les époques d’ignorance et de paresse, où l’âme des indigènes semblait endormie dans cette vie adéquate à la douceur incomparable d’un climat unique, je souhaiterais voir subsister encore quelques vestiges du grand passé. Et c’est pourquoi, si souvent, mes pas me portent, au Caire, vers les quartiers de la Citadelle où palpite encore, si vivante, l’âme du vieil Islam, l’âme magnifique de la capitale qui fut le royaume des Omar et des Touloun. Que m’importe si, débouchant de quelque venelle du voisinage, des gamins au corps bronzé accourent pieds nus, le crâne saillant sous le toupet coranique, et me poursuivant moitié furieux, moitié riant, au cri fatidique de : Ya Nousrania ! Ya nousrania ! (Chrétienne ! oh, chrétienne !) Je sais que je n’aurai que deux pas à faire pour me trouver dans une de ces demeures, purement indigènes pourtant, où de nobles femmes viendront, accueillantes, au-devant de moi pour me recevoir. Sous leurs voiles de lin, elles auront, à ma vue, le même sourire de bienvenue que les belles Turques parlant ma langue comme moi-même, ou que les petites fellahas dont je suis obligée d’adopter le mauvais arabe si je tiens à me faire entendre d’elles.

Car il est utile qu’on le sache, l’Égyptienne d’aujourd’hui, comme celle d’hier, comme celle des siècles passés, demeure essentiellement hospitalière.

Je défie les moins indulgentes parmi les autres femmes qui ont eu la bonne fortune d’être reçues dans un harem égyptien, de me contredire. Là-bas, l’hôtesse est réellement l’envoyée de Dieu. Même aux temps reculés où les Européennes restaient encore pour elles une manière de monstre dont elles ignoraient à peu près tout, les femmes d’Égypte ouvraient leur maison, offraient simplement le vivre et le lit à celles qui venaient, souvent ironiques, les regarder comme d’étranges oiseaux bons tout au plus à lisser leurs plumes. Toujours le meilleur divan, le plus beau lit, le verre le plus riche était pour l’étrangère dont on savait à peine le nom.

Afin que cette étrangère ne se sentît pas trop seule en terre lointaine, on multipliait les attentions, on cherchait des distractions, on augmentait le menu familial de quelque gourmandise appétissante.

Pour cela, on ne louera jamais assez l’hospitalité égyptienne. Ce que je viens de dire des femmes peut s’appliquer à la nation tout entière. Qu’on me cite un autre pays où le colon puisse s’installer si facilement, où l’indigène se montre plus serviable, plus généreux et plus ouvert !

De l’invité de marque, hôte respecté des princes, jusqu’au voyageur modeste appelé à visiter la terre des Pharaons, je ne sais personne qui ne garde un souvenir ému de son séjour. Pas un fonctionnaire venu du Septentrion pour occuper, sur les bords du Nil, un emploi quelconque, pas un curieux, pas un touriste ayant une fois parcouru l’Égypte qui, de tout son cœur, n’y souhaite encore retourner.

Ainsi les peuples se succèdent, les siècles passent et le vieux proverbe latin semble toujours vrai : « Qui a bu de l’eau du Nil, boira de l’eau du Nil. » Celui dont les yeux se laissèrent une fois charmer par la douceur apaisante d’un soir égyptien dans la campagne endormie, gardera à jamais le souvenir des terres heureuses où la vie s’écoule plus calme, où le ciel se montre plus limpide, l’air plus léger qu’en aucune autre contrée.

AU JARDIN DE GUISEH

Sommes-nous bien en Égypte ? Fait-il partie du Caire, ce parc immense où les promeneurs, surpris et charmés, se croient transportés dans un jardin des pays d’Occident, beau parmi les plus beaux ?

Ici, la nature, docile, a cédé devant la science et la patiente énergie humaine.