Le Caire moderne donne l’apparence d’une très grande ville où se rencontrent toutes les races, où se coudoient tous les types, où se parlent tous les idiomes. Partout les automobiles et les tramways circulent en tel nombre que les rues deviennent impraticables. La poussière aveuglante, les grincements des roues, les trompes, les sonnettes, les klaxons rendraient fous les passants les plus tranquilles.
Et partout, l’uniforme kaki met sa note originale. Les troupes de l’armée d’occupation montrent les figures les plus diverses, depuis le véritable Anglo-Saxon au teint de jeune fille, jusqu’au sauvage Thibétain rappelant les hommes de cire du musée Guimet, en passant par l’Hindou turbané et le nègre du Soudan. Les soldats ! vraiment, on ne voit qu’eux, et durant la guerre l’Égypte, sans doute à cause de l’énorme trafic des Indes et des Dardanelles, donnait l’apparence d’une contrée toute proche du front. Comme le militaire anglais est largement rétribué et dépense tout son argent, le pays a fait, à ce moment, d’incontestables bénéfices. Les cafés innombrables, les brasseries, les pâtisseries où jamais le sucre ne manqua, regorgeaient de consommateurs, alors que les nôtres se montraient constamment vides. Ces soldats ne témoignèrent pas toujours d’une correction exemplaire. Certaine nuit de Noël, après avoir copieusement arrosé le repas du réveillon, ils se rendirent en bandes dans les quartiers indigènes et se livrèrent à de telles folies qu’on dut les mettre aux arrêts durant quarante jours, et les parquer comme des moutons dans un terrain vague, près de la gare, où les Arabes allaient les regarder comme des bêtes curieuses.
C’est peut-être la conduite de l’armée, pendant les dernières années de la guerre, qui a poussé la population, déjà fortement surexcitée, à prouver sa haine dans les émeutes qui ont jeté le trouble en Égypte. En réalité ces émeutes, dont on a fort peu parlé, dépassèrent en violence tout ce qu’il était possible de prévoir. Le chiffre des morts se monte à plus de six mille pour l’année 1920.
La révolution égyptienne, qui, sans doute, amènera l’indépendance de ce pays, a eu encore un résultat inattendu. Je veux parler de l’émancipation des femmes.
J’ai dit plus haut la vie des Égyptiennes de 1880 à 1890 ; elle ne différait guère de l’existence de celles de 1830. Maintenant, la transformation tient du miracle.
Plus d’eunuques ! plus de servantes négresses accompagnant leurs maîtresses en visites ou dans la rue ! L’Égyptienne se promène seule ! L’hiver dernier, je fus surprise de voir monter à côté de moi, dans un train, une jeune femme fort élégante dont le manteau garni de fourrures ne rappelait que très vaguement la lourde habara de ses aïeules. Son voile, guère plus épais que ma voilette, laissait parfaitement voir ses traits, d’ailleurs assez fins. Sitôt installée, elle entama la conversation. Je sus qu’elle était la femme d’un fonctionnaire établi dans la banlieue, et qu’elle venait au Caire faire ses courses tout comme moi.
Mon médecin me racontait le soir même son étonnement en voyant s’avancer vers lui devant l’Esbekieh, une de ses plus riches clientes qui, tranquillement, lui tendait la main sans aucune crainte. Un tel acte, il y a dix ans, eût suffi à ameuter les passants. Aujourd’hui, personne n’y prend garde.
Les Égyptiennes s’instruisent ; elles parlent couramment les trois langues : arabe, française et anglaise. Plusieurs connaissent le turc. Le Caire a vu, cette année, sa première femme avocate, mais depuis longtemps les femmes professeurs sont nombreuses. Bien plus, douées d’une remarquable faculté d’éloquence, elles ont su grouper autour d’elles tout un clan de créatures ardemment militantes, et la Révolution égyptienne n’a pas d’adeptes plus ferventes. Elles n’ont pas craint de se livrer aux manifestations les plus dangereuses ; quelques-unes même moururent superbement. Les journaux, les brochures sont pleins de leurs écrits, et la pétition à Lord Milner, signée des noms les plus connus de la société égyptienne, pourrait prendre place parmi les modèles du genre. Enfin, le Caire possède une Revue entièrement rédigée par des femmes, et je dois dire qu’elle ne le cède en rien aux revues d’Europe.
Les esclaves, comme les eunuques, ont disparu ; les premières complètement. Les seconds existent aujourd’hui à de si rares et de si vieux exemplaires que ce n’est plus la peine de les citer. Il faut savoir, d’ailleurs, que l’eunuque, en Égypte, faisait partie intégrante de la demeure où le sort l’avait placé. Il était chéri à l’égal d’un parent commode et traité comme un serviteur de confiance. Il est aujourd’hui impossible de s’en procurer, même à prix d’or, la loi étant enfin parvenue à supprimer ce honteux commerce. Mais ceux qui se trouvent encore dans quelques familles, quoique libérés, préfèrent de beaucoup achever leurs jours près des maîtres chez lesquels ils ont grandi. On en rencontre encore quelques-uns dont les cheveux blancs accentuent davantage la teinte sombre du visage. Étrangement courbés et rabougris, ils semblent personnifier la dernière image de l’Égypte qui s’en va et qu’on ne reverra plus.