Le soleil pourtant se dérobe ; de lourds nuages courent dans le ciel d’hiver ; insensiblement les allées se dépeuplent. Une foule compacte où tous les costumes, toutes les races et tous les âges se confondent, encombre la sortie. C’est à qui appellera son chauffeur, à qui découvrira dans aristocratique cohue des torpedos, des limousines, et des montures, son cheval ou sa bicyclette.
Et voici qu’à l’intérieur du jardin où j’ai voulu venir une dernière fois revoir l’étang des lotus, un spectacle étrange et charmant m’arrête. Je demeure saisie devant le coup d’œil féerique qu’après tant de mois mes yeux croient revoir encore. C’est au coin d’une allée, devant un sycomore séculaire dont les feuilles, parmi le rouge vif du couchant, semblent toutes noires. Autour de moi, le soleil qui se prépare à disparaître allume des lueurs rougeâtres, pareilles à celles d’un monstrueux incendie. Dans ce flamboiement, tout à coup passe un nuage, et le bruit de centaines d’ailes palpitant dans l’air me force à regarder au-dessus de moi. Et c’est le miracle ! Une nuée d’ibis blancs passe en vol serré et vient se poser sur l’arbre des ancêtres, dont le bois si longtemps servit à fabriquer ces cercueils de momies, où même les oiseaux trouvèrent place. Une par une, les bêtes sacrées se casent, se nichent parmi les branches, qu’elles couvrent bientôt du manteau immaculé de leurs ailes.
— C’est leur lit ! — me dit un gardien, amusé par l’étonnement que je ne cherche pas à cacher. A deux pas les canards, eux aussi, se sont blottis entre les larges feuilles des nymphéas qui, comme un tapis magnifique, recouvrent les eaux dormantes. Sous la dernière caresse de l’astre, les plumes des volatiles prennent des teintes d’or et d’argent, tandis que, par places, se dressent, véritables fleurs de cire, les nénuphars, les lotus blancs et roses, formant comme autant de dômes parfumés, cachant sous leurs pétales les petites têtes légères, que le sommeil bientôt immobilise,
Toute l’Égypte, ce tableau dont je ne puis parvenir à m’arracher…
Il faut, pour me tirer de mon rêve, la voix rauque d’un garçon de café grec injuriant une femme indigène (de celles dont il ne faut point parler) attablée en compagnie d’un bey sous une des tonnelles bordant l’étang ; elle a, dans une crise de colère, cassé la vaisselle du thé qu’on lui a servi. Le bey, prudent, s’est esquivé, payant les consommations mais point la casse. D’où la fureur du restaurateur. La femme répond aux insultes par des mots grossiers. La scène va finir au poste. Je fuis. Mon beau songe de tantôt s’est évanoui devant ce pitoyable colloque qui me ramène à la civilisation actuelle.
Sur la route, le soir descend. Un voile se déchire subitement, troué par places de vastes coins mauves, perdus dans la masse des nuages sombres. Là-bas, de l’autre côté du fleuve, la chaîne libyque s’étale, le Mokattam se dessine, estompé d’ombres très douces, parmi lesquelles la Citadelle découpe ses minarets dont la silhouette monte, fine et droite, dans le paysage crépusculaire…
Et soudain, tandis que je contemple une dernière fois ces lieux, où peut-être je ne reviendrai plus, de ma mémoire fidèle remontent en foule les souvenirs qui se rattachent à l’emplacement où je me trouve.
C’est ici, au milieu de ce jardin que se dressait, il y a un demi-siècle, le palais d’Ismaïl-Pacha surnommé le Moffeteche. Ami du vice-roi, son glorieux homonyme, conseiller intime de la cour, enrichi par les faveurs khédiviales, il perdit la tête au point de vouloir dépasser son souverain par sa magnificence et sa prodigalité. Ses esclaves eurent des robes tissées d’or et d’argent, et les talons de leurs mules exhibèrent des sertissures de brillants et de perles.
Sur ce lac, réduit aujourd’hui par l’agrandissement du parc, des barques légères promenaient, chaque nuit, le fastueux Pacha et ses nobles invités, tandis que dans d’autres embarcations, brillamment illuminées, un orchestre de femmes exécutait ses plus voluptueuses mélodies. Mais vint l’heure de la disgrâce. Un jour, après un jugement sommaire, le favori fut condamné dans le cœur du maître. Et ceux qui arrêtèrent le Moffeteche le conduisirent à Alexandrie, à bord d’un navire qui devait le mener en exil. Il ne vogua pas longtemps. A quelques milles du port, on le fit descendre dans un canot, et les hommes payés pour cette triste besogne le jetèrent dans la Méditerranée. Celui qui dirigeait l’expédition — un jeune Turc ambitieux — reçut une belle récompense et parvint par la suite aux plus hautes destinées. Je l’ai connu, et comme, au lendemain de la première entrevue, je témoignais ma surprise de l’avoir trouvé prématurément blanchi, on m’assura que ses cheveux avaient pris en une nuit, cette teinte argentée, et que de cette nuit aussi sa santé s’était altérée. Malgré la fortune et la gloire, l’homme comblé de tous les biens de la terre ne parvenait pas à chasser de son cerveau le souvenir du crime commis.
Plus tard, ce même palais se transformait en musée[22] et recevait les merveilles que les eaux du Nil étaient en train de détruire dans la petite maison de Boulac.