[22] A chaque crue un peu forte du fleuve, le musée menaçait de disparaître. Malgré les prières réitérées de Mariette Pacha, ce ne fut qu’en 1883, c’est-à-dire deux ans après la mort de l’illustre Français, que le transfert put être opéré.

Ramsès et sa famille y furent installés, en compagnie de nombreuses autres momies. C’est là qu’arrivèrent, un matin, les corps des prêtresses d’Ammon[23], retrouvés en masse dans une tombe de Thèbes.

[23] Les prêtresses d’Ammon appartiennent à la XXIe dynastie. Elles furent découvertes à Dei-el-Bahari par Grébaut, en 1891 et doivent être considérées comme le complément des fouilles que fit G. Maspéro en 1881.

Je les ai vus, alors que les salles trop étroites ne pouvaient encore leur donner asile, jetés pêle-mêle dans de vastes tiroirs et, spectacle horrible, si les visiteurs curieux négligeaient, dans leur hâte, de refermer le tiroir, les longs cheveux blonds ou gris s’échappaient en algues sèches, jonchaient le sol de leur macabre poussière. Et rien ce jour-là ne me parut plus lamentable… Je quitte le jardin l’esprit hanté par cette image.

Maintenant des grands arbres bordant la route, une humidité froide semble couler en gouttes glacées sur les épaules des retardataires. Les petites marchandes d’oranges et de cannes à sucre allument les quinquets fumeux qui vont leur permettre de regagner la ville sans encombre et sans amende. L’auto-car du « Mena House » passe en coup de vent tandis que, haut perchées sur les bancs, les petites touristes rient de leurs dents blanches, et que le chasseur, dans sa livrée de gala, sonne de la trompette égyptienne, attirant les regards et étonnant les oreilles par la bizarrerie un peu théâtrale de sa livrée, de son équipage et de sa musique.

Bientôt, tous ces bruits mondains vont s’éteindre, et seul dans le silence de la campagne redevenue sienne, le fellah regagnant sa hutte, le Bédouin retrouvant sa tente, feront doucement résonner la flûte de roseau et moduleront, de leurs lèvres paresseuses, le même air dont, depuis des siècles, les ibis ont entendu la note plaintive à travers les âges.

HÉLIOPOLIS

Un vieux poète hindou conte, dans un de ses livres, que Vichnou, passant un matin en un char de nuées multicolores, d’un petit mouvement de ses doigts divins se plut à semer des villes étranges sur l’emplacement des cités mortes. Mais il ne ressuscita ainsi que celles dont le nom glorieux avait résisté à l’injure des siècles et à l’oubli des hommes.

Je songeais à cette jolie fable, il y a quelques semaines, sous le ciel limpide de l’Égypte, tandis que se déroulait à mes yeux le panorama fantastique de la blanche Héliopolis.

N’est-ce pas un autre miracle ?… Ce que fit jadis un dieu pitoyable, pour le bonheur de ses fidèles fervents, deux hommes modernes, le baron Empain et S. E. Boghos Pacha-Nubar l’ont réalisé à l’aurore féconde du XXe siècle, en cette terre pharaonique où il suffit de quelques grains de mil jetés un soir de pluie sur le sable aride, pour créer un tapis de verdure en quelques matins.