En face du fort, et de l’autre côté du Nil, s’élève — ou plutôt s’écroule — la tour de Saint-Louis. Est-ce bien notre roi qui l’a fait construire ? Tant de siècles ont passé depuis, tant de vagues ont creusé ses assises, qu’il est difficile de prononcer un jugement ; tout, cependant, porte à le croire.

Cette tour, jadis colossale, ne représente plus aujourd’hui qu’une ruine informe, dont la partie inférieure sera bientôt entièrement recouverte par les eaux. Une large moitié du monument, à demi détachée de sa base, surplombe le Nil. Le courant se montrant très fort en cet endroit, l’amas de pierres qui se dresse en pointe rocheuse reste une menace : plus d’un bateau s’y brise et y sombre.

La tour, bâtie en briques, pierres et sable, porte des ouvertures, sortes de meurtrières qui, s’élargissant à l’intérieur, représentent assez exactement, aujourd’hui, le modèle des excavations où les Romains plaçaient les urnes funéraires.

Un escalier tournant, dont il ne demeure que les traces, conduisait jadis au sommet.

Ce qui frappe surtout dans ce gigantesque débris, c’est l’épaisseur des murailles… sans les coups de lames et les vents d’hiver, elles eussent probablement résisté à l’action du temps.

C’est sur la route de Damiette à Rass-el-Bahr, que se trouve le champ de bataille où nos Croisés furent vaincus. Là, très probablement, furent ramassés les casques et les armures dont les indigènes s’affublent encore, à la procession du grand Mouled de Tantah.

La lettre[27] écrite par Louis IX en date de Césarée, contient un passage assez explicite : « Nous ne pûmes nous approcher des Sarrasins à cause d’un courant d’eau qui se sépare en cet endroit du grand fleuve Nil, et s’appelle le fleuve Thanis. Nous plaçâmes notre camp entre les deux, nous étendant depuis le grand jusqu’au petit fleuve. » Et plus loin : « Nos troupes s’étant ensuite dispersées, quelques-uns des nôtres traversèrent le camp ennemi et arrivèrent au village de Massoure, tuant tout ce qu’ils rencontraient de Sarrasins. »

[27] Lettre du roi « à ses chers et fidèles prélats, barons, citoyens, bourgeois, à tous les habitants du royaume ».

Ainsi, à travers les siècles, se retrouvent deux pages de notre Histoire sur ces rives, témoins de mêmes prouesses. L’armée de saint Louis et l’armée de Napoléon… poignées de braves venant, à six cents ans d’intervalle, risquer les mêmes périls, subir les mêmes fléaux… et ne rapportant de tant de combats qu’une heure d’inutile gloire et le cuisant regret d’une défaite, entreprise… géante dont rien ne reste que le souvenir du sang en vain répandu. Bien peu de ceux qui peuplent aujourd’hui la plage moderne songent à ces choses.

Si la vogue de Rass-el-Bahr continue, la presqu’île sauvage deviendra la rivale de Ramleh, rendez-vous du high-life alexandrin. Les huttes n’ayant plus assez de place du côté de la haute mer, s’étendront et seront peut-être remplacées par de vraies maisons, de vrais hôtels… La tour désuète deviendra gênante et nuira à l’alignement. Des ouvriers viendront qui détruiront, en quelques heures, ces vestiges d’un autre âge, œuvre d’un travail pénible et patient. Les vieilles pierres iront au fleuve, retrouver peut-être les restes de ceux qui les assemblèrent.