Pour que les femmes et les esclaves d’un homme pussent avoir des pierres précieuses aux talons de leurs mules de satin, des milliers d’êtres trimaient de l’aube à la nuit, sous l’ardente morsure des soleils d’été et sous la bise glaciale des mois d’hiver, à peine vêtus, presque pas nourris, et la plupart du temps jamais payés…

Pour que les scribes des pachas d’alors pussent dire, comme le chat botté du marquis de Carabas : « Tout ceci, manants, appartient à mon noble maître, les prés, les champs, les propriétés, aussi loin que vos regards puissent s’étendre » ; pour cela, les fellahs, dépouillés de leur humble patrimoine, criblés d’impôts, écrasés de corvées, donnaient leur chair et leur sang d’un bout de l’année à l’autre…

Et pour que dans leurs palais, aux murs de prison, les seigneurs pussent jouir en paix des belles esclaves amenées à grands frais de Stamboul ou des monts de Circassie, des familles, là-bas, pleuraient en silence la perte d’une enfant chérie, ravie à leur amour par des misérables grassement rétribués, et dont c’était le métier de rapporter en Égypte le plus de femmes possible à l’usage des seigneurs.

Alors qu’un immense souffle de pitié a passé sur le monde, en ces dernières années, alors que du fond même du groupe Parsis, l’Inde envoie ses filles étudier la médecine en Angleterre et en France, alors que les murailles mêmes de la Chine s’écroulent pour livrer passage au progrès appelé à régénérer la face des vieilles nations mongoles, il se trouve encore des mécontents et des grincheux pour reprocher à l’Égypte sa superbe marche en avant.

Rien cependant n’est plus admirable. Il faut avoir, comme moi, suivi étape par étape les efforts patients et continus du groupe libéral, pour se rendre compte du travail accompli. Voué par un malheureux destin à une constante servitude, le peuple égyptien a dû lutter plus qu’un autre pour arriver à s’affranchir. Les hommes des classes supérieures ont acquis des connaissances que bien d’autres nations européennes pourraient leur envier. La vieille terre pharaonique compte, aujourd’hui, une pléiade de magistrats, de médecins, d’hommes politiques et de savants, dont les travaux ne le cèdent en rien à ceux du Monde nouveau.

Dans un élan magnifique, la femme égyptienne s’est à son tour lancée dans l’arène ; de toutes ses forces elle aide à présent ses frères à atteindre le but désiré. Mais un pays ne se transforme pas en un jour. Une race, profondément attachée aux coutumes ancestrales, n’accepte pas sans effroi la lutte profonde qui lui incombe, si elle veut atteindre à l’entière civilisation. La population des villages du Delta comme celle de la Haute-Égypte demeure immuablement pareille à celle de ses ancêtres. Chrétienne ou musulmane, elle reste purement « égyptienne » et tient encore par toutes ses fibres aux croyances et aux gestes transmis des aïeux.

Il faut donc faire encore crédit à ce peuple un peu de temps et ne point juger des sentiments de l’élite par le geste maladroit de quelques-uns.

Pourtant, ceux qui regrettent trop fort la disparition de la couleur locale, peuvent encore trouver à se satisfaire.

Au lieu de prendre les grands express, qui mènent le touriste d’Alexandrie au Caire ou du Caire à Louqsor, les voyageurs dont l’âme curieuse cherche des sensations ignorées et des peuples inconnus, n’ont qu’à monter dans le petit chemin de fer agricole qui dessert aujourd’hui presque toutes les bourgades de l’intérieur. Qu’ils s’arrêtent en cours de route et qu’ils observent…

Ils retrouveront, dans les prairies toujours vertes, sous le ciel éternellement limpide, le même peuple pasteur, immuablement penché vers la glèbe et subissant, avec son habituelle résignation, les vicissitudes du sort. Le riverain des bords du Nil poursuit, à travers les âges, les travaux qu’accomplirent avant lui les descendants des Aménophis et des Ramsès, usant ses forces, brûlant sa vie à seule fin de faire rendre à la terre ce gain dont les autres, plus habiles, goûteront le fruit.