En pensant à la fréquence et à la facilité avec lesquelles, en Allemagne, on peut avoir maille à partir avec la police, on est amené à conclure que cette contrée serait le paradis du jeune Anglais.

La vie à Londres est d'une monotonie exaspérante selon ce que disent les étudiants en médecine et les gens en goguette. L'Anglais bien portant prend ses distractions en violant la loi, ou ne s'amuse pas. Rien de ce qui lui est permis ne lui procure de satisfaction véritable. Aller au-devant de quelque ennui, tel est son idéal de félicité. Mais voilà, en Angleterre on a fort peu d'occasions de ce genre; le jeune Anglais doit montrer pas mal de persévérance pour se fourrer dans un mauvais cas.

Un jour j'eus une conversation à ce sujet avec le principal marguillier de notre paroisse. C'était le 10 novembre au matin; tous deux nous parcourions avec anxiété les faits divers. Une bande de jeunes gens, comme chaque année à cette date, avait été appelée devant le magistrat pour avoir fait dans la nuit précédente l'habituel chahut au Criterion. Mon ami le marguillier a des fils. J'ai un neveu, que je surveille paternellement; sa mère, qui l'adore, le croit entièrement absorbé à Londres par ses études de futur ingénieur. Par extraordinaire nous ne découvrîmes aucun nom connu dans la liste des personnes retenues par la justice. Et rassérénés nous commençâmes à philosopher sur la folie et la dépravation de la jeunesse.

—La manière, dit mon ami le marguillier, dont le Criterion conserve son privilège à ce point de vue est remarquable. Rien n'est changé depuis ma jeunesse, les soirées se terminent invariablement par un chahut au Criterion.

—Tellement insipide, remarquai-je.

—Tellement monotone. Vous ne pouvez vous figurer, continua-t-il, une expression rêveuse passant sur sa figure ridée, combien finit par être inexprimablement fastidieux le parcours de Piccadilly Circus au commissariat de police de Vine Street. Mais hors cela que pouvions-nous faire? Rien, rien de rien. Eteindre une lanterne? On la rallumait tout de suite. Insulter un policeman? Il n'en tenait pas compte. Vous pouviez vous battre avec un fort de la halle de Covent Garden, si vous étiez amateur de ce genre d'amusement; d'une manière générale le fort sortait vainqueur du combat; en ce cas cela vous coûtait cinq shillings, mais dans le cas contraire cela coûtait un demi-souverain; je n'ai jamais pu me passionner pour ce sport. J'essayai un jour de jouer au cocher de fiacre. C'était considéré comme le nec plus ultra de l'extravagance parmi les jeunes fous de mon âge. Un beau soir je volai un «hansom-cab» devant un marchand de vin dans Dean Street, et la première chose qui m'arriva fut d'être hélé dans Golden Square par une vieille dame flanquée de trois enfants, parmi lesquels deux pleuraient et le troisième était à moitié endormi. Avant que j'aie pu m'éloigner, elle avait lancé la marmaille dans la voiture, pris mon numéro, m'avait payé un shilling de plus que la taxe, prétendit-elle, et donné comme adresse un point légèrement au delà de ce qu'elle appelait North Kensington. En réalité cet endroit se trouvait à l'autre bout de Willesden. Le cheval était fatigué: le voyage prit plus de deux heures. C'est la distraction la plus ennuyeuse qui me soit échue de ma vie. Je tentai à plusieurs reprises de proposer aux enfants de les ramener chez la vieille dame; mais chaque fois que je voulais engager la conversation en levant la trappe, le plus jeune des trois se mettait à brailler, et lorsque je demandais à d'autres cochers de prendre le lot, la plupart d'entre eux me répondaient en me chantant une scie populaire, très en vogue à ce moment: «Oh! George, ne crois-tu pas que tu vas un peu loin?» L'un d'eux m'offrit de porter à ma femme une pensée dernière que j'aurais pu avoir. Tandis qu'un autre promit d'organiser une expédition pour aller m'exhumer au printemps, à la fonte des neiges. Quand j'avais conçu ma blague, je me voyais conduisant un vieux colonel grincheux dans un quartier perdu et dépourvu de communications, situé à au moins une demi-douzaine de lieues de l'endroit où il voulait se rendre, et l'abandonnant là à jurer devant une borne. Dans ces conditions j'aurais pu avoir de l'amusement ou peut-être pas: tout dépendant des circonstances et du colonel. L'idée ne m'était jamais venue d'avoir la responsabilité de toute une nursery d'enfants sans défense, avec la mission de les transporter dans un faubourg perdu. Non, il n'y a pas à dire, Londres, conclut mon ami le marguillier avec un soupir, Londres n'offre que bien peu d'occasions à celui qui aime enfreindre la loi.


Bien au contraire, en Allemagne, on arrive à avoir des ennuis avec une facilité surprenante. Il y fourmille de choses, très faciles à exécuter, qu'il est défendu de faire. Je conseillerais tout simplement un billet d'aller au jeune Anglais qui serait désireux de se fourrer dans un mauvais cas, faute d'en trouver l'occasion chez lui. Prendre un billet aller et retour, qui n'est valable qu'un mois, serait indubitablement du gaspillage.

Il trouvera dans la lecture des ordonnances de police du Vaterland tout un ensemble de prescriptions dont l'infraction lui procurerait de la distraction et de la joie. En Allemagne il est défendu de suspendre sa literie à sa fenêtre. Il pourrait commencer sa journée par là. En secouant ses draps par la fenêtre, il serait à peu près sûr, avant l'absorption de son premier déjeuner, d'avoir déjà eu une petite discussion avec les agents. En Angleterre, il lui serait loisible de se pendre en personne à sa fenêtre sans que nul y trouvât à redire, pourvu qu'il n'interceptât pas le jour des locataires de l'étage inférieur, ou bien que, se détachant, il n'allât blesser un passant.