En Allemagne, il est défendu de se promener en travesti dans les rues. Un Ecossais de ma connaissance, qui voulait passer l'hiver à Dresde, consacra les premiers jours de son séjour là-bas en discussions à ce propos avec les autorités saxonnes. Elles lui demandèrent ce qu'il voulait faire dans cet accoutrement. Ce n'était pas un homme commode. Il répondît: le porter. Elles lui demandèrent: pourquoi? Il répondit: pour avoir chaud. Elles répliquèrent avec franchise qu'elles ne le croyaient pas et le renvoyèrent chez lui dans un landau fermé. L'ambassadeur d'Angleterre dut attester en personne que nombre de loyaux sujets britanniques, fort respectables d'ailleurs, avaient l'habitude de porter le costume écossais. On fut obligé, vu le caractère diplomatique du témoin, d'accepter ces explications, mais jusqu'à ce jour les autorités ont réservé leur opinion particulière.
Elles ont fini par s'habituer au touriste anglais; mais un gentilhomme du Leicestershire, invité à chasser avec des officiers allemands, fut appréhendé, lui et son cheval à la sortie de son hôtel et conduit vivement au poste pour y expliquer son extravagance.
Il est également défendu dans les rues allemandes de donner à manger à des chevaux, des mulets ou des ânes, qu'ils soient votre propriété ou celle d'autrui. Si une envie soudaine vous prend de nourrir le cheval d'un autre, il vous faut fixer un rendez-vous à l'animal, et le repas aura lieu dans un endroit dûment autorisé. Il est défendu de casser de la porcelaine ou du verre dans la rue ou dans quelque endroit public que ce soit. Et si cela vous arrivait, il vous faudrait en ramasser tous les morceaux. Je ne saurais dire ce qu'il vous faudrait faire de tous les morceaux, une fois rassemblés. Tout ce que je peux affirmer, c'est qu'on n'a pas la permission de les jeter ni de les laisser dans un endroit quelconque, ni, paraît-il, de s'en séparer de quelque manière que ce soit. Il est à présumer qu'on sera obligé de les porter sur soi jusqu'à la mort et de se faire enterrer avec; mais il est fort possible que l'on obtienne l'autorisation de les avaler.
Il est défendu dans les rues allemandes de tirer à l'arbalète. Le législateur germanique ne se contente pas d'envisager les méfaits de l'homme normal: il se préoccupe de toutes les bizarreries maladives qu'un maniaque halluciné pourrait imaginer. En Allemagne il n'existe pas de loi contre l'homme qui marcherait sur la tête au beau milieu de la rue; l'idée ne leur en est pas venue. Un de ces jours un homme d'Etat allemand, en voyant des acrobates au cirque, s'avisera soudain de cette omission. Aussitôt il se mettra au travail et accouchera d'une loi qui aura pour but d'empêcher les gens de marcher sur la tête au beau milieu de la rue et qui fixera le montant de l'amende. C'est en cela que réside le charme de la loi germanique: les méfaits en Allemagne sont à prix fixe. Vous n'y passez pas des nuits sans sommeil, comme vous faites en Angleterre, à réfléchir sur la possibilité de vous en tirer avec une caution, ou une amende de quarante shillings, ou avec un emprisonnement de sept jours, selon l'humeur du juge. Vous savez exactement à combien vous reviendra votre plaisanterie. Vous pouvez étaler votre argent sur la table, ouvrir votre code et calculer le coût de vos vacances à cinquante pfennigs près.
Pour passer une soirée vraiment peu coûteuse, je recommanderais de se promener sur le côté interdit du trottoir après avoir été sommé de ne pas le faire. En choisissant votre quartier et en vous tenant aux rues peu fréquentées, vous pourrez, d'après mon calcul, vous promener toute une soirée sur le mauvais côté du trottoir pour un peu plus de trois marks.
Il est défendu dans les villes allemandes de se promener «en groupe» après la tombée du jour. Je ne sais pas exactement de combien d'unités se compose un «groupe», et aucun fonctionnaire que j'aie interviewé à ce sujet ne s'est senti suffisamment compétent pour en fixer le nombre exact. Je soumis un soir la question à un ami allemand qui se préparait à aller au théâtre, accompagné de sa femme, de sa belle-mère, de ses cinq enfants, de sa sœur avec fiancé et de deux nièces; je lui demandai s'il ne craignait pas de s'exposer aux rigueurs de cette loi. Cette question ne lui parut nullement une plaisanterie. Il jeta un coup d'œil sur le groupe.
—Oh, je ne crois pas, dit-il, nous faisons tous partie d'une même famille.
—L'article ne fait pas de distinction entre un groupe familial et un groupe non familial: il se contente de dire «groupe». Sans vouloir vous froisser, mais en considérant l'étymologie du mot, je tends personnellement à considérer votre assemblée comme un «groupe». Toute la question est de savoir si la police verra les choses sous le même jour que moi. Je tenais seulement à vous avertir.
Mon ami avait tendance à passer outre, mais sa femme, préférant ne pas risquer de voir sa soirée interrompue dès le début par la police, fit diviser le groupe en deux parties, qui se retrouveraient dans le vestibule du théâtre.