—Quels chats? demanda-t-il.
Cette question est bien d'un sergent de ville allemand. Je répliquai, avec autant de sarcasme qu'il me fut possible, que je n'étais pas capable à ma grande confusion de lui dire quels chats. J'expliquai qu'ils étaient des inconnus pour moi, personnellement; mais je lui offris, à la condition que la police réunît tous les chats du voisinage, de me rendre auprès d'eux et de voir si je pourrais les reconnaître d'après le miaulement.
Le sergent de ville allemand ne comprend pas la plaisanterie, ce qui vaut mieux, car l'amende prévue pour plaisanterie envers n'importe quel uniforme allemand est élevée; ils appellent cela «traiter un fonctionnaire avec insolence». Il me répondit simplement que ce n'était pas l'office de la police de m'aider à reconnaître des chats, son rôle se bornant à m'infliger une amende pour avoir jeté des objets par la fenêtre.
Je lui demandai ce qu'un simple mortel était admis à faire en Allemagne lorsqu'il était réveillé chaque nuit par des chats, et il m'expliqua que je pouvais déposer une plainte contre le propriétaire du chat. La police lui infligerait alors une amende et, si besoin était, ordonnerait la destruction du dit chat. Il ne daigna pas s'appesantir sur la question de savoir qui abattrait le chat et comment le chat se comporterait pendant le procès.
Je lui demandai quel procédé il me conseillait d'employer pour découvrir le propriétaire du chat. Il réfléchit quelques minutes; puis me répondit que je pouvais filer celui-ci jusque chez celui-là. Je ne me sentis plus le courage de discuter; je n'aurais pu dire que des choses qui auraient forcément aggravé mon cas. En résumé, le sport de cette nuit m'est revenu à douze marks et aucun des quatre fonctionnaires allemands qui m'interrogèrent à ce sujet ne put découvrir le ridicule qui se dégageait de cette aventure.
Mais en Allemagne la plus grande partie des fautes et des folies humaines semble insignifiante à côté de l'énormité que l'on commet en marchant sur les gazons. Vous ne devez en Allemagne, sous aucun prétexte, dans aucune circonstance et nulle part, vous promener jamais sur une pelouse. L'herbe en Allemagne est absolument considérée comme tabou. Poser un pied sur un gazon allemand est aussi sacrilège que de danser la gigue sur le tapis de prière d'un mahométan. Les chiens eux-mêmes respectent l'herbe allemande; pas un chien allemand n'y poserait une patte, même en songe. Si vous voyez un chien gambader en Allemagne sur une pelouse, vous pouvez être sûr que c'est le chien d'un étranger sans foi ni loi. En Angleterre, lorsque nous voulons empêcher les chiens de pénétrer dans certains endroits, nous dressons des filets métalliques de six pieds de haut, soutenus par des pieux et défendus au sommet par des fils de fer barbelés. En Allemagne, on se contente de mettre une pancarte au beau milieu: «Accès interdit aux chiens»; le chien qui a du sang allemand dans les veines regarde la pancarte et fait demi-tour.
J'ai vu dans un parc allemand un jardinier pénétrer précautionneusement avec des chaussons de feutre sur une pelouse, y prendre un insecte pour le déposer avec gravité, mais fermeté, sur le gravier; ceci fait, il resta à observer avec sérieux l'insecte, pour l'empêcher si besoin était de retourner sur l'herbe; et l'insecte, visiblement honteux, prit hâtivement le caniveau, en suivant la route marquée «Sortie».
On a assigné dans les parcs allemands des artères différentes aux différentes catégories d'humains. Et une personne, au risque de sa liberté et de sa fortune, n'a pas le droit de se promener sur la route réservée aux autres. On y trouve certaines allées destinées aux «cyclistes», d'autres aux «piétons», des allées «cavalières», des routes pour «voitures suspendues», et d'autres pour «voitures non suspendues»; des chemins pour «enfants» et d'autres pour «dames seules». Ils m'ont semblé avoir omis le chemin pour «hommes chauves» ou pour «femmes légères».
Un jour, je croisai dans le Grosse Garten de Dresde «une vieille dame» qui se tenait désemparée et ahurie au centre d'un carrefour de sept chemins. Chacun était gardé par un écriteau menaçant qui en écartait tous les promeneurs, sauf ceux pour lesquels il avait été spécialement tracé.
—Je vous demande pardon, me demanda-t-elle, devinant que je parlais l'anglais et savais lire l'allemand, mais cela ne vous dérangerait-il pas de me dire ce que je suis, et par où je dois passer.