Je l'examinai avec attention. J'arrivai à la conclusion qu'elle était une «grande personne» et un «piéton», et du doigt je lui désignai son chemin. Elle le regarda et prit une mine désappointée.

—Mais je ne veux pas aller dans cette direction, dit-elle; ne puis-je pas prendre cet autre chemin?

—Grand Dieu non, madame, répliquai-je, ce passage est réservé aux enfants.

—Mais je ne leur ferai aucun mal, dit la vieille dame avec un sourire. (Elle ne semblait pas être de ces vieilles dames capables de faire du mal aux enfants.)

—Madame, répondis-je, si cela dépendait de moi, j'aurais confiance et vous laisserais prendre ce chemin, même si mon dernier né jouait à l'autre bout; mais je ne puis que vous mettre au fait des règlements de ce pays. Pour vous, créature adulte, vous aventurer dans cette allée, ce serait marcher au devant d'une amende certaine, sinon de l'emprisonnement. Voici votre itinéraire écrit en toutes lettres: Nur für Fussgaenger, et si vous acceptez un conseil, suivez ce chemin à grands pas; il ne vous est permis ni de stationner ni d'hésiter.

—Il ne prend pas du tout la direction où je voudrais aller, dit la vieille dame.

—Il prend celle où vous devriez vouloir aller, répondis-je, et nous nous séparâmes.

Dans les parcs il existe des sièges spéciaux, munis d'inscriptions: «Pour grandes personnes seulement» (Nur für Erwachsene), et le garçonnet allemand, désireux de s'asseoir et lisant cette pancarte, poursuit son chemin et cherche un banc où les enfants aient le droit de se reposer; et là il s'assied en prenant garde de le salir avec ses bottines boueuses. Supposez un instant un banc dans Regent's ou dans St. James's Park portant l'inscription: «Seulement pour grandes personnes.» Accourant de cinq lieues à la ronde, les enfants essaieraient de trouver place sur ce banc, fût-ce par expulsion des autres enfants qui s'y seraient déjà installés. Quant aux «grandes personnes», elles ne pourraient jamais en approcher à moins d'un demi-mille, rapport à la foule. Le garçonnet allemand qui, par erreur, se serait assis sur un banc de cette sorte, se lève avec effroi lorsqu'on lui fait remarquer son erreur et, avec honte et regret, il s'en va la tête basse, en rougissant jusqu'à la racine des cheveux.

Il ne faut pas croire que le gouvernement ne soit pas paternel, il n'oublie pas l'enfant: dans le parc allemand et dans les jardins publics, on a réservé pour lui des emplacements spéciaux (Spielplaetze), chacun d'eux pourvu d'un tas de sable. Il peut y jouer à cœur joie, en faisant des pâtés et en construisant des châteaux de sable. Un pâté fait avec un autre sable semblerait un pâté immoral à l'enfant allemand. Il ne lui donnerait aucune satisfaction: son âme se révolterait contre lui. Il se dirait:

—Ce pâté n'était pas comme il aurait dû être, fait du sable que le Gouvernement a spécialement mis à notre disposition pour cet usage; il n'a pas été fait à l'endroit que le Gouvernement avait choisi et aménagé pour la construction de pâtés de sable. Rien de bon ne peut en résulter. C'est un pâté hors toute loi.