En y réfléchissant, il y a bien peu de machines qui fassent honneur à leurs réclames! Je ne me souviens que d'une seule affiche où le cycliste apparemment peinait. Mais c'est qu'il était poursuivi par un taureau. Le plus souvent, l'intention de l'artiste est de prouver au néophyte hésitant que le sport de la bicyclette consiste à être assis sur la selle luxueuse et à être transporté rapidement par des forces invisibles et surnaturelles dans la direction où l'on désire aller.

D'une manière générale le cycliste est une dame. Une fée voyageant sur une légère nuée estivale ne peut pas paraître plus à son aise que la bicycliste de l'affiche. Elle porte le costume rêvé pour faire de la bicyclette par de fortes chaleurs. Des patronnes d'auberges un peu bégueules lui refuseraient peut-être l'accès de leur salle à manger; et une police à l'esprit étroit pourrait vouloir la protéger en l'enveloppant dans un châle, avant de l'incriminer. Mais elle ne s'occupe pas de ces détails. Par monts et par vaux, en des passages où un chat aurait du mal à trouver son chemin, sur des routes faites pour briser un rouleau compresseur, elle passe comme une vision de beauté nonchalante, ses cheveux blonds ondulant au vent, son corps de sylphide alangui dans une attitude éthérée, un pied sur la selle et l'autre effleurant la lanterne. Parfois elle consent à s'asseoir sur la selle; en ce cas elle place ses pieds sur les leviers de repos, allume une cigarette et brandit un lampion.

Quelquefois, mais plus rarement, ce n'est qu'un mâle qui conduit la bicyclette. Acrobate moins accompli que la demoiselle, il réussit pourtant des tours de force appréciables: se tenir debout sur la selle en agitant des drapeaux, boire de la bière ou du bouillon en pleine marche. Il faut bien qu'il fasse quelque chose pour occuper ses loisirs: ce doit être fort pénible pour un homme d'un tempérament actif de rester tranquillement assis sur sa machine des heures durant sans rien avoir à faire, sans même avoir à réfléchir. Et c'est pourquoi on le voit se dresser sur ses pédales en arrivant près du sommet d'une haute montagne, pour apostropher le soleil ou pour déclamer des vers à la campagne environnante.

Parfois l'affiche représente un couple de cyclistes; et alors on saisit sur le vif toutes les supériorités qu'a, au point de vue du flirt, la bicyclette moderne sur le salon, ou sur la grille du jardin du bon vieux temps. Lui et elle grimpent sur leurs bicyclettes, après s'être naturellement assurés qu'elles sont de bonne marque. Après quoi, ils n'ont plus rien à faire qu'à se répéter l'éternelle chanson d'amour toujours si douce. Gaiement les roues de la «Bermondsey Company's Bottom Bracket Britain's Best» ou de la «Camberwell Company's Jointless Eureka» roulent le long d'étroits sentiers, à travers les villes qui sont des ruches en travail. On n'a besoin ni de pédaler ni de les conduire. Donnez-leur une direction et dites-leur à quelle heure vous voulez être rentrés: c'est tout ce qu'il leur faut pour agir. Pendant qu'Edwin se penche sur sa selle pour murmurer à l'oreille d'Angélina les mille petits riens si doux, pendant que le visage d'Angélina se tourne vers l'horizon décoratif pour cacher sa chaste rougeur, les bicyclettes magiques poursuivent leur course régulière.

Et le soleil brille toujours et toujours les routes sont sèches. Ils ne sont ni suivis par des parents sévères, ni accompagnés d'une tante encombrante, ni épiés au coin des rues par un démon de petit frère; jamais ils ne rencontrent d'obstacle à leur bonheur. Ah, mon Dieu! pourquoi n'avons-nous pas pu louer des «Britain's Best» ou des «Camberwell Eurekas» quand nous étions jeunes.

Il se peut aussi que la «Britain's Best» ou la «Camberwell Eureka» soit appuyée contre une grille; elle est peut-être fatiguée. Elle a eu beaucoup à travailler cette après-midi pour transporter ces jeunes gens. Animés des meilleures intentions ils ont mis pied à terre pour donner du repos à la machine. Ils sont assis sur l'herbe, ombragés par de jolis arbustes; l'herbe est longue et bien sèche; un ruisseau coule à leurs pieds. Tout respire la paix et la tranquillité.

L'artiste, compositeur d'affiches pour cycles, s'ingénie toujours à donner cette impression élyséenne de paix et de tranquillité.

Mais, au fait, j'ai tort d'affirmer que, d'après les affiches, jamais cycliste ne peine. J'en ai vu qui représentaient des hommes à bicyclette travaillant dur ou même se surmenant. Ils paraissent amaigris et hagards; à force de travail, la sueur perle sur leur front; ils vous donnent l'impression que, s'il y a une autre montagne au delà de l'affiche, il leur faudra ou abandonner ou mourir. Mais c'est le résultat de leur propre folie et cela ne leur arrive que parce qu'ils s'obstinent à monter une machine d'une marque inférieure. Ah! s'ils montaient une «Putney Popular» ou une «Battersea Bounder» comme le jeune homme raisonnable qui occupe le centre de l'affiche, ils n'auraient aucun besoin de se dépenser en efforts inutiles! On ne leur demanderait en témoignage de reconnaissance que d'avoir l'air heureux; tout au plus de freiner un peu parfois lorsqu'il arrive à la machine dans sa juvénile fougue de perdre la tête et de prendre une allure par trop précipitée.

Vous, pauvres jeunes hommes si las, assis misérablement sur une borne kilométrique, trop éreintés pour prendre garde à la pluie persistante qui vous traverse, vous jeunes filles harassées, aux cheveux raides et mouillés, que l'heure tardive énerve, qui lanceriez un juron si vous saviez vous y prendre; vous, hommes chauves et corpulents, qui maigrissez à vue d'œil en vous éreintant sur la route sans fin; vous, matrones pourpres et découragées, qui avez tant de mal à maîtriser la roue récalcitrante; vous tous, pourquoi n'avez-vous pas eu soin d'acheter une «Britain's Best», ou une «Camberwell Eureka»? Pourquoi ces bicyclettes de marques inférieures sont-elles si répandues? Ou bien en est-il du cyclisme comme de toute chose en ce bas monde: la Vie réalise-t-elle jamais la promesse de l'Affiche?

En Allemagne ce qui ne manque jamais de me fasciner, c'est le chien autochthone. On se lasse en Angleterre des vieilles races, on les connaît trop: il y a le dogue, le plum pudding dogue, le terrier (au poil noir, blanc ou roux, selon le cas, mais toujours querelleur), le collie, le bouledogue; et jamais rien de nouveau. Mais en Allemagne vous rencontrez de la variété. Vous y apercevez des chiens comme vous n'en avez jamais vu jusque là; que vous ne prendriez pas pour des chiens, s'ils ne se mettaient à aboyer. Tout cela est si neuf, si captivant! George s'arrêta devant un chien à Sigmaringen et attira notre attention sur lui. Il nous sembla le produit hétérogène d'une morue et d'un caniche, et, ma foi, je n'oserais pas affirmer qu'il n'était pas, en effet, issu du croisement d'une morue et d'un caniche. Harris essaya de le photographier, mais le chiens se hissa le long d'une palissade et disparut dans quelque haie.