J'ignore les intentions de l'éleveur allemand; il les cache pour le moment. George prétend qu'il vise à produire un griffon. On est tenté de défendre cette théorie: j'ai observé un ou deux cas de quasi réussite en ce genre. Et cependant je ne peux pas m'empêcher de croire que ce ne furent que de simples accidents. L'Allemand est pratique: quel intérêt aurait-il à réaliser un griffon? Si on n'est poussé que par le désir d'avoir une bête originale, n'a-t-on pas déjà le basset? Que faut-il de plus? Au surplus, le griffon serait très incommode dans une maison: chacun, à chaque instant, lui marcherait sur la queue. A mon idée, les Allemands tentent de produire une sirène, qu'ils dresseraient à la pêche.

Car nos Allemands n'encouragent jamais la paresse chez aucun être vivant: ils aiment voir leurs chiens travailler, et le chien allemand aime le travail. Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet. La vie du chien anglais doit lui peser comme un fardeau. Imaginez un être fort, intelligent et actif, d'un tempérament exceptionnellement énergique, condamné à passer vingt-quatre heures par jour dans une inertie absolue! Aimeriez-vous cela pour vous-même? Rien d'étonnant qu'il se sente incompris, qu'il aspire à l'impossible et ne récolte que déboires.

Le chien allemand, au contraire, a de quoi occuper son esprit. Il se sait important et très utile. Observez-le qui s'avance, l'air heureux, attelé à sa voiturette chargée de lait. Nul marguillier ne semble aussi satisfait de lui-même au moment de la quête. Il ne fournit aucun travail véritable; c'est l'humain qui pousse, et lui qui aboie. C'est ainsi qu'il conçoit la division du travail. Voici ce qu'il se dit:

—Le vieux bonhomme ne peut pas aboyer, mais sait pousser. C'est parfait.

La fierté qu'il tire de ce travail est édifiante. Il se peut qu'un autre chien, le croisant, fasse une remarque désobligeante, jette du discrédit sur la teneur en crème de son lait. Alors il s'arrête subitement, sans tenir aucun compte de la circulation.

—Je vous demande pardon, mais que disiez-vous de notre lait?

—Je n'ai rien dit de votre lait, répond l'autre chien sur le ton de la plus parfaite innocence. J'avais simplement dit qu'il fait beau temps et demandé le prix de la craie.

—Ah, vous avez demandé le prix de la craie, hein? Désireriez-vous le savoir?

—Je vous en prie, je m'imagine que vous êtes à même de me le dire.

—Vous avez raison. Je le peux. Cela vaut....