Mais il est occupé et ne l'écoute pas. Cinq minutes plus tard, quand la circulation a repris, quand la porteuse de pain a ramassé ses miches boueuses et que le sergent de ville s'est retiré après avoir noté le nom et l'adresse de toutes les personnes présentes, il consent à jeter un regard derrière lui.

—Evidemment on en a renversé un peu, admet-il. Puis, se secouant pour chasser cet ennui, il ajoute gaiement: Mais je pense lui avoir appris le prix de la craie, à celui-là. Je crois qu'il ne reviendra plus nous ennuyer.

—Je l'espère, bien sûr, dit la vieille femme, en regardant avec regret la voie lactée.

Mais son sport préféré consiste à attendre au sommet d'une colline la venue d'un autre chien et alors de la redescendre au grand trot. En ces occasions-là son maître est surtout occupé à courir derrière lui, pour ramasser au fur et à mesure les objets semés, des pains, des choux, des chemises. Arrivé au bas de la colline, lui s'arrête et attend amicalement son maître.

—Excellente course, n'est-ce pas? remarque-t-il, essoufflé, quand l'homme arrive, chargé jusqu'au menton. Je crois que je l'aurais gagnée, si cet idiot de petit garçon n'était pas intervenu. Il s'est mis juste en travers de mon chemin au moment où je tournais le coin. Vous l'aviez remarqué? Je voudrais pouvoir en dire autant, sale gosse! Pourquoi se met-il à brailler de la sorte? Parce que je l'ai renversé et que j'ai passé sur lui? Eh, pourquoi ne s'est-il pas écarté de mon chemin? C'est une honte que les gens permettent à leurs enfants de courir ainsi et de se jeter dans les jambes de tout le monde pour faire choir les gens. Oh, là, là! Toutes ces choses sont tombées de la voiture? Vous ne l'aviez sûrement pas bien chargée, il faudra y mettre plus de soin une autre fois. Vous ne pouviez pas vous attendre à ce que je descendisse la colline à une allure de vingt milles à l'heure? Vous me connaissez assez pourtant pour ne pas croire que je me laisserais dépasser par ce vieux chien des Schneider sans tenter un effort. Mais vous ne réfléchissez jamais. Vous êtes certain d'avoir retrouvé tout? Vous le croyez? Je ne me contenterais pas de «croire»; à votre place je remonterais vivement la colline et je m'en assurerais. Vous êtes trop fatigué? Oh, cela va bien! mais ne dites pas alors que c'est ma faute s'il vous manque quelque chose.

Il est très entêté. Il est sûr et certain que le bon tournant est le second à votre droite, et rien ne pourra le persuader que ce n'est que le troisième. Il est sûr de pouvoir traverser la route suffisamment vite et ne sera convaincu du contraire que lorsqu'il aura vu sa charrette démolie. Il est vrai qu'alors il s'excusera très humblement. Mais à quoi cela servira-t-il? Cela réparera-t-il le mal? Comme il a d'habitude la taille et la force d'un jeune taureau et que son compagnon humain n'est généralement qu'un faible vieillard ou un petit enfant, il n'en fait qu'à sa guise. La plus grande punition que son propriétaire puisse lui infliger, c'est de le laisser à la maison et de traîner lui-même sa voiture. Mais notre Allemand a trop bon cœur pour abuser de ce procédé.

Il ne faut pas croire que l'animal soit attelé à la voiture pour un autre agrément que le sien, et j'ai la certitude que le paysan allemand ne commande le petit harnachement et ne fabrique la petite voiture que pour faire plaisir à son chien. Dans d'autres pays, en Hollande, en Belgique et en France, j'ai vu maltraiter et surmener les chiens qu'on attelle; en Allemagne, jamais. Les Allemands accablent de sottises leurs animaux d'une manière choquante. J'ai vu un Allemand se tenir devant son cheval et le traiter de tous les noms qui lui venaient à l'esprit. Mais le cheval n'en avait cure. J'ai vu un Allemand, las d'injurier son cheval, appeler sa femme et lui demander de l'aider. Quand elle survint, il lui révéla ce que le cheval avait fait. A ce récit la femme se fâcha, elle aussi, tout rouge; et, se tenant l'un à droite, l'autre à gauche du pauvre animal, tous deux le rouèrent d'invectives; ils lui firent des remarques blessantes sur son aspect physique, son intelligence, son sens moral, son adresse en tant que cheval. L'animal subit l'avalanche pendant quelque temps avec une patience exemplaire; puis il trouva la meilleure solution en l'occurrence. Sans perdre son sang-froid, il s'en alla doucement. La femme s'en retourna à sa lessive. Quand au mari, il le suivit, remontant la rue, la bouche pleine d'injures.

Il n'y a pas sur terre de peuple dont le cœur soit aussi tendre. Les Allemands ne maltraitent pas les enfants ni les animaux. Ils n'utilisent le fouet que comme instrument de musique; on entend son claquement du matin au soir. A Dresde je vis la foule lyncher presque un cocher italien qui s'était servi du fouet contre sa bête. L'Allemagne est le seul pays d'Europe où le voyageur puisse s'installer confortablement dans un fiacre avec la certitude que son laborieux et patient ami d'entre les brancards ne sera ni surmené ni maltraité.


CHAPITRE ONZIÈME