Une maison de la Forêt Noire. Les relations qu'on pourrait faire. Son parfum. George refuse énergiquement de rester couché après quatre heures du matin. La route qu'on ne saurait manquer. Mon flair extraordinaire. Une réunion de gens peu reconnaissants. Harris savant. Sa confiance sereine. Le village: où il se trouvait et où il aurait dû être. George: son plan. Nous nous promenons à la française. Le cocher allemand endormi et réveillé. L'homme qui répand l'anglais sur le continent.

Très fatigués et loin de toute ville ou de tout village, nous avons dormi une nuit dans une ferme de la Forêt Noire. Le grand charme d'une maison de la Forêt Noire réside dans sa sociabilité. Les vaches y habitent la pièce à côté, les chevaux l'étage au-dessus, les oies et les canards sont installés dans la cuisine, tandis que les cochons, les enfants et les poules séjournent un peu partout.

Pendant qu'on procède à sa toilette on entend un grognement derrière soi:

—Bonjour! Pas d'épluchures de pommes de terre ici? Non, je vois que vous n'en avez pas. Au revoir.

Puis voici un caquètement et le cou d'une vieille poule qui avance.

—Belle journée, n'est-ce pas? Cela ne vous dérange pas que j'apporte ici mon ver? C'est si difficile de trouver dans cette maison une pièce où l'on puisse jouir en paix de sa nourriture. Déjà, quand je n'étais que poussin, je mangeais lentement, mais quand une douzaine.... Là, je pensais bien qu'ils ne me laisseraient pas tranquille! Chacun en voudra un morceau. Cela ne vous fait rien que je m'installe sur le lit? Ici ils ne me verront peut-être pas.

Pendant que l'on s'habille, différentes têtes viennent vous épier par la porte. Elles considèrent apparemment la chambre comme une ménagerie temporaire. On ne saurait dire si les têtes appartiennent à des garçons ou à des filles; on ne peut qu'espérer qu'elles appartiennent toutes au sexe masculin. Il est inutile d'essayer de fermer la porte, car il n'y a rien pour la maintenir et, aussitôt qu'ils ne la sentent plus poussée, ils l'ouvrent de nouveau. On déjeune dans le décor traditionnel du repas qui fut célébré pour le retour de l'Enfant Prodigue: un cochon ou deux entrent pour vous tenir compagnie; une bande d'oies d'un certain âge vous accablent de critiques, se tenant sur le pas de la porte; vous devinez, d'après leurs chuchotements, leur expression choquée, qu'elles cassent du sucre sur votre dos. Une vache s'abaissera peut-être jusqu'à jeter un coup d'œil sur cet intérieur.

C'est cet arrangement dans le genre de l'arche de Noé qui donne, je suppose, à la maison de la Forêt Noire son odeur particulière. Ce n'est pas une odeur qu'on puisse comparer à quoi que ce soit. C'est tout comme si l'on mélangeait des roses, du fromage du Limbourg, de l'huile pour les cheveux, quelques fleurs de bruyère, des oignons, des pêches, de l'eau de savon avec une bouffée d'air marin et un cadavre. On ne saurait discerner aucune odeur particulière, mais on les sent toutes réunies là, toutes les odeurs que l'univers possède jusqu'à présent. Les gens qui vivent dans ces maisons adorent à l'envi ce mélange. Ils n'ouvrent jamais les fenêtres, de peur d'en perdre un peu; ils conservent précieusement cette odeur dans leur maison hermétiquement close. Si vous désirez respirer un parfum différent, vous avez tout loisir de sortir et de humer à l'extérieur l'arome des pins et des violettes des bois: à l'intérieur il y a celui de la maison; et on dit qu'au bout de quelque temps on s'y habitue de telle sorte qu'il vous manquerait et que l'on devient incapable de s'endormir dans aucune autre atmosphère.

Nous avions projeté de couvrir une longue étape le lendemain et pour ce motif nous désirions nous lever de bonne heure, vers les six heures,—si possible sans déranger toute la maison. Nous demandâmes timidement à notre hôtesse si elle voyait d'un bon œil ce programme. Elle ne fit pas d'objection. Elle-même ne serait peut-être pas dans les parages à cette heure-là. C'était le jour où elle devait se rendre au marché, distant de dix milles. Elle ne rentrait pas avant sept heures; mais il était fort possible que son mari ou l'un de ses fils passât à la maison prendre un deuxième repas à ce moment. En tous cas on enverrait quelqu'un nous réveiller et préparer notre premier déjeuner.

On n'eût pas à nous réveiller. Nous nous levâmes de nous-mêmes à quatre heures. Nous nous levâmes à quatre heures pour échapper au fracas qui faisait éclater nos têtes. Je suis incapable de dire à quelle heure les paysans de la Forêt Noire se lèvent en été; ils nous parurent se lever toute la nuit. Et la première chose que fait l'indigène quand il sort du lit est de chausser une paire de sabots et de faire une promenade hygiénique à travers sa maison. Il ne se sent pas complètement levé avant d'avoir monté et descendu trois fois les étages. Une fois bien réveillé, il monte aux écuries et y réveille son cheval. (Les maisons de la Forêt Noire étant généralement bâties sur une pente raide, le rez-de-chaussée se trouve à la partie supérieure et le grenier à la partie inférieure.) Le cheval, semble-t-il, doit aussi faire sa promenade hygiénique par la maison. Ensuite l'homme descend à la cuisine et commence à casser du bois; quand il en a cassé suffisamment, il se sent satisfait de lui-même et se met à chanter. Considérant toutes ces choses, nous arrivâmes à conclure que ce que nous avions de mieux à faire était de suivre l'excellent exemple qu'on nous donnait. George lui-même avait très envie de se lever ce matin-là.