Nous quittâmes notre abri et allâmes vers lui. Nous étions avides d'obtenir de plus amples informations.
—Je vous ai déjà appelés par la fenêtre, dit le gros monsieur quand nous fûmes près de lui, mais je suppose que vous ne m'entendiez pas. Cet orage peut encore durer une heure, vous allez être rudement mouillés.
C'était un bon vieux bien sympathique; il semblait s'intéresser vivement à nous. Je dis:
—C'est gentil de votre part d'être sorti. Nous ne sommes pas des fous. Il ne faut pas croire que nous soyons restés sous cet arbre une demi-heure, sachant dès la première minute qu'un restaurant dissimulé par des arbres se trouvait à peine à vingt yards. Nous ne nous doutions pas le moins du monde d'être aussi près d'un restaurant.
—Je le pensais bien, dit le vieux gentleman; et c'est pour cela que je suis venu.
Il paraît que tout le monde dans l'auberge nous avait également observés des fenêtres, se demandant pourquoi nous restions dehors, l'air si malheureux. Sans ce brave vieux, ces imbéciles auraient sans doute continué à nous regarder tout le reste de l'après-midi. L'hôte s'excusa—comme nous avions l'air anglais, il ne savait pas si... Ce n'est pas une figure oratoire. Ils croient tous sur le continent que tout Anglais est un peu fou. Ils en sont sincèrement convaincus, comme les paysans anglais croient mordicus que les Français se nourrissent exclusivement de grenouilles.
C'était un petit restaurant confortable où l'on mangeait bien et où le vin était vraiment tout à fait passable. Nous y restâmes quelques heures, nous nous séchâmes en faisant un bon repas et en parlant du site. Juste comme nous allions quitter ce lieu hospitalier, survint un incident qui montre à quel point sur cette terre les influences du mal l'emportent sur celles du bien.
Un voyageur entra. Il semblait rongé de soucis. Il tenait à la main une brique attachée à un bout de ficelle. Il entra vite et nerveusement, ferma précautionneusement la porte, vérifia cette fermeture, regarda longuement et soigneusement par la fenêtre et alors avec un soupir de soulagement posa sa brique à côté de lui sur le banc et demanda à boire et à manger.
Il y avait du mystère là-dessous. On se demandait ce qu'il allait faire avec cette brique, pourquoi il avait pris tant de précautions pour fermer cette porte, pourquoi il avait eu l'air si inquiet en regardant par la fenêtre; mais son aspect était trop minable pour qu'on fût tenté d'engager la conversation. Tandis qu'il mangeait et buvait il devint plus gai, soupira moins souvent. Un peu plus tard il allongea ses jambes, alluma un cigare malodorant et en tira des bouffées avec calme et satisfaction.
Alors la Chose arriva. Elle arriva trop subitement pour qu'on puisse en donner une explication détaillée. Je me souviens qu'une Fraülein venant de la cuisine entra dans la pièce, une poêle à la main; je la vis se diriger vers la porte de sortie. Le moment d'après toute la pièce était sens dessus dessous. Cela vous rappelait ces spectacles à transformation: d'un décor vaporeux bercé d'une musique lente, peuplé de fleurs se balançant sur leurs tiges et de fées, on se trouve brusquement transporté au milieu de policemen criant et trébuchant parmi des bébés qui hurlent et des dandies qui sur des pentes glissantes se battent avec des arlequins, des dominos et des clowns. Comme la Fraülein à la poêle atteignait la porte, celle-ci fut si rapidement poussée qu'on aurait dit que tous les diables de l'enfer avaient attendu, pressés derrière elle, le moment favorable. Deux cochons et un poulet surgirent avec fracas dans la pièce; un chat, qui dormait sur un tonneau de bière, s'éveilla en sursaut et entra dans la mêlée. La demoiselle lança sa poêle en l'air et se coucha par terre tout de son long. L'homme à la brique sauta sur ses pieds, renversant sa table avec tout ce qui se trouvait dessus. On cherchait à se rendre compte de la cause de ce désastre: on la découvrit aussitôt dans la personne d'un terrier métis aux oreilles pointues et à la queue d'écureuil. L'hôte s'élança d'une autre porte et essaya de le chasser à coups de pied; au lieu de lui ce fut un cochon, le plus gros des deux, qui reçut le coup. C'était un coup de pied vigoureux et bien placé, et le cochon le reçut en plein; rien ne s'en perdit. On avait pitié du pauvre animal, mais quelle que fût la compassion qu'on ressentît pour lui, elle n'était pas comparable à celle qu'il ressentait pour lui-même. Il s'arrêta de courir. Il s'assit au milieu de la pièce et, prenant l'univers à témoin, il le rendit juge de l'injustice de son sort. On dut entendre ses plaintes jusque dans les vallées environnantes et se demander quelle révolution cosmique bouleversait la montagne.