Jusque là, il avait toujours dit «have» d'une manière intelligible. A partir de ce moment, quand il lui arrivait de prononcer ce mot, il s'arrêtait, rassemblait ses idées et émettait un son que seul le contexte pouvait expliquer.

A l'exception des martyrs de l'Eglise primitive, peu d'hommes ont, je crois, enduré ce que j'ai enduré moi-même en essayant d'acquérir la prononciation correcte du mot allemand qui signifie église, «Kirche». Bien avant de m'en être tiré, je m'étais décidé à ne jamais aller à l'église en Allemagne plutôt que de me faire du mauvais sang à cause de ce mot.

—Non, non, m'expliquait mon professeur (c'était un homme qui prenait sa tâche à cœur), vous le prononcez comme si on l'écrivait K-i-r-ch-k-e. Il n'y a de k qu'au commencement. C'est... (et pour la vingtième fois dans cette matinée il me donnait à entendre la manière de le prononcer).

Ce qui me parut triste, c'est que je n'aurais pour rien au monde pu découvrir de différence entre sa manière de prononcer et la mienne. De guerre lasse, il essayait une autre méthode:

—Vous prononcez ce mot du fond de la gorge. (C'était tout à fait juste: c'était bien là ce que je faisais.) Je voudrais que vous le prononçassiez d'ici tout en bas. (Et de son index gras il me désignait la région de laquelle j'aurais dû tirer le son).

Après de pénibles efforts, ayant pour résultat de me faire émettre des sons qui éveillaient en moi l'idée de tout, sauf d'un lieu de recueillement, je m'excusais:

—Je sens que vraiment je ne pourrai jamais y arriver. J'avoue que voici des années que je parle avec ma bouche. Je ne savais pas qu'un homme fût capable de parler avec son estomac. Ne croyez-vous pas qu'en, ce qui me concerne il est un peu tard pour l'apprendre?

Je finis par savoir prononcer ce mot correctement. A cet effet, j'avais passé des heures dans des coins sombres et, à la grande terreur des rares passants, m'étais exercé dans des rues silencieuses. Mon professeur fut enchanté de moi et je fus satisfait de moi-même jusqu'au jour où je mis les pieds en Allemagne. En Allemagne, je constatai que personne ne comprenait ce que je voulais dire. A cause de ce mot, jamais je ne pus m'approcher d'une église. Il me fallut abandonner la prononciation correcte et revenir au prix de nouveaux efforts à mon ancienne prononciation vicieuse. Alors leur visage s'éclairait et ils me disaient, suivant le cas, que c'était en tournant tel coin, ou au bout de la rue la plus proche.

Je pense également qu'on ferait mieux d'enseigner la prononciation des langues étrangères sans demander à l'élève ces exploits d'acrobatie interne qui sont souvent impossibles et toujours sans profit. Voici le genre de conseils que l'on reçoit:

—Appuyez vos amygdales contre la partie inférieure de votre larynx. Puis avec la partie convexe du septum recourbé, pas complètement, mais presque, jusqu'à toucher la luette, essayez avec le bout de la langue d'atteindre le corps thyroïde. Faites une large inspiration et comprimez la glotte. Maintenant, sans desserrer les lèvres, prononcez: «garou.»