Si l'on examine le duel d'une manière sérieuse, on trouve beaucoup d'arguments en sa faveur. On ne saurait cependant en invoquer aucun en faveur de la Mensur. C'est de l'enfantillage, et le fait d'être un jeu cruel et brutal ne la rend nullement moins puérile: les blessures n'ont aucune valeur par elles-mêmes; c'est leur origine qui leur confère de la dignité et non leur taille. Guillaume Tell est à très juste titre considéré comme un héros; mais que penserait-on d'un club de pères de famille, fondé uniquement pour que ses membres se réunissent deux fois par semaine sur ce programme: abattre à l'arbalète une pomme posée sur la tête de leurs fils. Les jeunes Allemands pourraient atteindre un résultat analogue à celui dont ils sont si fiers en taquinant un chat sauvage. Devenir membre d'une société dans le seul but de se faire hacher, rabaisse l'esprit d'un homme au niveau de celui d'un derviche tourneur. La Mensur est en fait la reductio ad absurdum du duel; et si les Allemands sont par eux-mêmes incapables d'en voir le côté comique, on ne peut que regretter leur manque d'humour.

Si on ne peut approuver la Mensur, au moins peut-on la comprendre. Le code de l'Université qui, sans aller jusqu'à encourager l'ivresse, l'absout est plus difficile à admettre. Les étudiants allemands ne s'enivrent pas tous. En fait, la majorité est sobre, sinon laborieuse. Mais la minorité, qui a la prétention, du reste admise, d'être le modèle de l'étudiant allemand, n'échappe à l'ébriété perpétuelle que grâce à l'adresse péniblement acquise de boire la moitié du jour et toute la nuit en conservant par un effort suprême l'usage des cinq sens. Cela n'a pas sur tous la même influence, mais il est fréquent de voir dans les villes universitaires des jeunes gens, n'ayant pas encore atteint leurs vingt ans, avec une taille de Falstaff et un teint de Bacchus de Rubens. C'est un fait que les jeunes Allemandes peuvent se sentir fascinées par une figure balafrée et tailladée jusqu'à sembler faite de matières hétéroclites. Mais on ne découvrira sûrement rien d'attrayant à une peau bouffie et couverte de pustules et à un ventre projeté en avant et qui menace de déséquilibrer le reste de l'individu. D'ailleurs, que pourrait-on attendre d'autre d'un jouvenceau qui commence à dix heures du matin, par le Frühschoppen, à boire de la bière, et finit à quatre heures du matin à la fermeture de la Kneipe?

La Kneipe, on pourrait l'appeler une des assises de la société. Elle sera très calme ou très bruyante, suivant sa composition. Un étudiant invite une douzaine ou une centaine de ses camarades au café et les pourvoit de bière et de cigares à bon marché autant qu'ils en peuvent avaler ou fumer; le Korps peut aussi lancer les invitations. Ici, comme partout, on remarque le goût allemand pour la discipline et l'ordre. Lorsque entre un convive, tous ceux qui sont assis autour de la table se lèvent et saluent, les talons joints. Quand la table est au complet, on élit un président qui est chargé d'indiquer le numéro des chansons. On trouve sur la table des recueils imprimés de ces chansons, un pour deux convives. Le président annonce: «numéro vingt-quatre, premier vers», et aussitôt tous commencent à chanter, chaque couple tenant son livre, exactement comme on tient à deux un livre d'hymnes à l'église. A la fin de chaque vers on observe une pause, jusqu'à ce que le président fasse commencer le suivant. Tout Allemand ayant appris le solfège et la plupart jouissant d'une belle voix, l'effet d'ensemble est impressionnant.


Si les attitudes évoquent le chant des hymnes religieuses, les paroles de ces chansons redressent souvent cette impression. Mais qu'il s'agisse d'un chant patriotique, d'une ballade sentimentale ou d'un refrain qui choquerait la plupart des jeunes Anglais, on le chante toujours d'un bout à l'autre avec un sérieux imperturbable, sans un sourire, sans une fausse note. A la fin le président crie «Prosit!» Tout le monde répond «Prosit!» et le moment d'après tous les verres sont vides. Le pianiste se lève et salue et on répond à son salut. Puis la Fraülein remplit les verres.

Entre les chants on porte des toasts à la ronde; mais on applaudit peu et on rit encore moins. Les étudiants allemands trouvent préférable de sourire et d'opiner du bonnet d'un air grave.

On honore parfois certains convives, en leur portant un toast particulier appelé «Salamander», qui comporte une solennité exceptionnelle.

—Nous allons, dit le président, frotter une salamandre (einen Salamander reiben).

Nous nous levons tous et nous nous tenons comme un régiment au garde à vous.

—Est-ce que tout est prêt? (Sind die Stoffe parat?) interroge le président.