Le seul effet que produise sur lui la Mensur est de le rendre brutal. Il se peut que ce duel exige de l'adresse—on me l'a affirmé,—mais on ne s'en aperçoit pas. Ce n'est somme toute qu'un essai fructueux pour unir le grotesque au déplaisant. A Bonn, centre aristocratique par excellence où règne un goût meilleur, et à Heidelberg où les visiteurs des nations étrangères sont nombreux, l'affaire se passe peut-être avec plus d'apparat. Je me suis laissé dire que là le duel a lieu dans de belles pièces, que des médecins à cheveux blancs y soignent les blessés, que des laquais en livrée y servent à boire et à manger et que toute l'affaire y est menée avec un certain cérémonial qui ne manque pas de caractère. Dans les Universités plus essentiellement allemandes où les étrangers sont rares et où on ne les attire pas, on s'en tient aux combats purs et simples et ceux-ci n'ont rien de plaisant.

Ils sont même si répugnants que je conseille au lecteur quelque peu délicat de s'abstenir d'en lire la description. On ne peut pas rendre ce sujet attrayant et je ne me propose pas de l'essayer.

La pièce est nue et sordide, les murs sont souillés d'un mélange de taches de bière, de sang et de suif; le plafond est enfumé; le plancher couvert de sciure de bois. Une foule d'étudiants riant, fumant, causant, quelques-uns assis par terre, d'autres perchés sur des chaises où des bancs, forment le cadre.

Au centre, se faisant face, les combattants sont debout. Bizarres et rigides, avec de grosses lunettes protectrices, le cou bien enveloppé dans d'épais cache-nez, le corps carapaçonné d'une sorte de matelas sale et les bras, ouatés, tendus au-dessus de leur tête, ils ont l'air d'un burlesque sujet de pendule. Les seconds, plus ou moins rembourrés eux aussi, la tête et le visage protégés par de vastes casques en cuir, donnent aux combattants, non sans brusquerie, la position convenable. On prête l'oreille au héraut d'armes. L'arbitre prend place, le signal est donné, et aussitôt les lourds sabres droits s'entrechoquent. Il n'y a ni animation, ni adresse, ni élégance dans le jeu (je parle d'après mes propres impressions). Le plus fort est vainqueur; c'est celui, dont le bras emmaillotté peut tenir le plus longtemps sans trop faiblir ce grand sabre mastoc, soit pour parer, soit pour frapper.

Tout l'intérêt réside dans le spectacle des blessures. Elles apparaissent presque toujours aux mêmes endroits,—sur le sommet de la tête ou sur la partie gauche de la face. Parfois une portion de cuir chevelu ou un morceau de joue vole à travers les airs, pour être ramassé et conservé soigneusement par son propriétaire ou, plus exactement, par son ancien propriétaire qui, orgueilleusement, lui fera faire le tour de la table lors des joyeux festins à venir; et naturellement le sang coule à flots de chaque blessure. Il inonde les docteurs, les seconds, les spectateurs; il asperge le plafond et les murs; il sature les combattants et forme des mares dans la sciure. A la fin de chaque assaut, les docteurs accourent et, de leurs mains déjà dégouttantes de sang, compriment les plaies béantes, les épongent avec de petits tampons d'ouate mouillée qu'un aide tend sur un plateau. Naturellement, dès que l'homme se relève et reprend sa besogne, le sang jaillit de nouveau, l'aveuglant à moitié et mettant sur le plancher une glu où le pied glisse. Parfois on voit les dents d'un homme découvertes jusqu'à l'oreille, ce qui fait, que tout le reste du duel il sourit démesurément à la moitié des spectateurs et offre à l'autre moitié un demi-visage revêche; ou bien un nez fendu donne à son propriétaire jusqu'à la fin du combat une matamoresque arrogance.

Comme le but de chaque étudiant est de quitter l'Université porteur du plus grand nombre possible de cicatrices, je doute que personne s'efforce jamais de changer quoi que ce soit à cette manière de combattre. Le vrai vainqueur est celui qui sort du duel avec le plus grand nombre de blessures. Recousu et raccommodé, il est à même le mois suivant de parader de façon à provoquer l'envie de la jeunesse allemande et l'admiration des jeunes filles de là-bas. Celui qui n'a obtenu que quelques blessures insignifiantes se retire du combat mécontent et désappointé.

Mais la bataille elle-même n'est que le commencement du divertissement. Le deuxième acte a lieu dans la salle de pansement. Les docteurs sont en général des étudiants de la veille qui, à peine munis de leurs diplômes, manœuvrent pour acquérir de la clientèle. La vérité m'oblige à dire que ceux d'entre eux que j'ai approchés m'ont paru gens peu distingués. Ils semblaient prendre plaisir à leur tâche. Leur rôle, d'ailleurs, consiste à amplifier autant que possible les souffrances, à quoi un vrai médecin ne se prêterait pas volontiers. La manière dont l'étudiant supporte le pansement de ses blessures compte autant pour sa réputation que la manière, dont il les a reçues. Chaque opération doit être accomplie avec autant de brutalité que possible, et les camarades épient soigneusement le patient pour voir s'il traverse l'épreuve avec une apparence de joie et de sérénité. La blessure souhaitable est une blessure bien nette et qui bâille largement. Exprès on en rejoint mal les lèvres, espérant que la cicatrice restera visible toute la vie. L'heureux propriétaire d'une telle blessure, savamment entretenue et maltraitée toute la semaine suivante, peut espérer épouser une femme qui lui apportera une dot se chiffrant au moins par dizaines de mille francs.

C'est ainsi que se passent ordinairement les épreuves bi-hebdomadaires; bon an mal an, chaque étudiant prend part à quelques douzaines de ces Mensurs. Mais il y en a d'autres auxquelles les visiteurs ne sont pas admis. Lorsqu'un étudiant s'est fait disqualifier au cours d'un combat pour quelque léger mouvement instinctif interdit par leur code, il lui faut pour recouvrer son honneur provoquer les meilleurs duellistes de son Korps. Il demande et on lui accorde non pas un combat, mais une punition. Son adversaire alors lui inflige systématiquement le plus grand nombre possible de blessures. Le but de la victime est de montrer à ses camarades qu'elle est capable de rester immobile tandis qu'on lui taille la peau du crâne.

Je doute qu'on puisse produire un argument quelconque en faveur de la Mensur allemande; en tout cas il ne concernerait que les deux combattants. Je suis sûr que l'impression des spectateurs ne peut être que mauvaise. Je me connais assez pour savoir que je ne suis pas d'un tempérament extraordinairement sanguinaire. L'effet qu'elle a donc eu sur moi doit être celui qu'elle produit sur la plupart des mortels. La première fois, avant que le spectacle ne commençât véritablement, j'étais curieux de savoir comment j'allais en être affecté, quoique une certaine habitude des salles de dissection et des tables d'opération m'eût déjà un peu aguerri. Lorsque le sang commença à couler, les muscles et les nerfs à être mis à nu, je pus analyser en moi un mélange de dégoût et de pitié. Mais je dois avouer qu'au deuxième duel, ces sentiments raffinés tendirent à disparaître et que le troisième étant en bonne voie, et l'odeur spéciale et chaude du sang alourdissant l'atmosphère, je commençai à voir rouge.

J'en voulais encore. J'examinai les visages des autres assistants, et j'y vis réfléchies d'une manière évidente mes propres sensations. Si le fait d'exciter l'appétit du sang chez l'homme moderne est une bonne chose, je dirai alors que la Mensur est utile. Mais en est-il ainsi? Nous nous enorgueillissons de notre civilisation et de notre humanité, mais ceux qui ne sont pas assez hypocrites pour se tromper eux-mêmes savent que sous nos chemises empesées se cache le sauvage avec tous ses instincts. Il se peut qu'on désire parfois sa résurrection, mais jamais on n'aura à craindre sa disparition totale. D'un autre côté il semble peu sage de lui laisser les rênes sur l'encolure.