Mais, comme je l'ai dit, toute l'erreur provenait de ce que l'on avait épinglé les cartes à la nappe et non aux vestons. Et sur cette terre les erreurs sont toujours punies sévèrement.


CHAPITRE QUATORZIÈME

Qui est sérieux, comme il convient à un chapitre dans lequel on prend congé du lecteur. Les Allemands du point de vue anglo-saxon. La Providence en casque et en uniforme. Le paradis du malheureux idiot. Comment on se pend en Allemagne. Qu'arrive-t-il aux bons Allemands quand ils meurent? L'instinct militaire peut-il suffire à tout? De l'Allemand boutiquier. La manière dont il supporte la vie. La Femme moderne là, comme partout ailleurs. Ce qu'on peut dire contre les Allemands comme peuple. Fin de la «balade».

N'importe qui pourrait gouverner ce pays, dit George, moi, par exemple.

Nous étions assis dans le jardin du Kaiser Hof à Bonn; nous regardions le Rhin. C'était la dernière soirée de notre «balade»; le train qui devait partir le lendemain à la première heure allait marquer le commencement de la fin.

—J'écrirais sur un morceau de papier tout ce que je voudrais que le peuple fît, continua George, je trouverais une maison recommandable pour l'imprimer à un nombre suffisant d'exemplaires que j'expédierais à travers les villes et les villages; et tout serait dit.

On ne retrouve plus dans l'Allemand contemporain, personnage doux et placide dont la seule ambition semble être de payer régulièrement ses impôts et de faire ce que lui ordonne celui que la Providence a bien voulu placer au-dessus de lui,—on ne retrouve plus le moindre vestige de son ancêtre sauvage, à qui la liberté individuelle paraissait aussi nécessaire que l'air; qui accordait à ses magistrats le droit de délibérer, mais qui réservait le pouvoir exécutif à la tribu; qui suivait son chef, mais ne s'abaissait pas jusqu'à lui obéir. De nos jours on entend parler de socialisme, mais c'est d'un socialisme qui ne serait que du despotisme dissimulé sous un autre nom. L'électeur allemand ne se pique pas d'originalité. Il est désireux, que dis-je? il éprouve l'angoissant besoin de se sentir contrôlé et réglementé en toute chose. Il ne critique pas son gouvernement, mais sa constitution. Le sergent de ville est pour lui un dieu et on sent qu'il le sera toujours. En Angleterre, nous considérons nos agents comme des êtres nécessaires mais neutres. La plupart des citoyens s'en servent surtout comme de poteaux indicateurs; et dans les quartiers fréquentés de la ville, on estime qu'ils sont utiles pour aider les vieilles dames à passer d'un côté de la rue à l'autre. A part la reconnaissance qu'on leur marque pour ces services, je crois qu'on ne s'en occupe pas beaucoup. En Allemagne, au contraire, on adore l'agent de police comme s'il était un petit dieu et on l'aime comme un ange gardien. Il est pour l'enfant allemand un mélange de Père Noël et de Croquemitaine. Le grand désir de tout enfant allemand est de plaire à la police. Le sourire d'un sergent de ville le rend orgueilleux. On ne peut plus vivre avec un enfant allemand à qui un sergent de ville a tapoté amicalement la joue: sa suffisance le rend insupportable.

Le citoyen allemand est un soldat dont l'agent de police est l'officier. L'agent lui indique la rue dans laquelle marcher et la vitesse permise. A l'entrée de chaque pont se trouve un agent qui indique aux Allemands la manière de le traverser. Si le quidam ne trouvait pas cet agent à sa place, il s'asseoirait probablement et attendrait que la rivière ait fini de couler devant lui. Aux stations de chemin de fer l'agent l'enferme à clef dans la salle d'attente, où il ne peut se faire de mal. Quand l'heure du départ a sonné, il le fait sortir et le met entre les mains du chef de train, qui n'est qu'un sergent de ville revêtu d'un uniforme différent. Le chef de train lui indique la place qu'il doit occuper, l'endroit où il devra descendre, et il veille à ce qu'il descende au bon moment. En Allemagne l'individu n'assume aucune responsabilité. On vous mâche la besogne et on vous la mâche bien. Vous n'êtes pas censé vous conduire de votre propre initiative; on ne vous blâme pas, si vous ne savez pas vous conduire vous-même; c'est le rôle du sergent de ville allemand de s'occuper de vous et de vous conduire. A supposer même que vous soyez un idiot fieffé, votre stupidité ne constituerait pas une excuse pour lui, s'il vous arrivait quelque désagrément. Quel que soit l'endroit où vous soyez et quoi que vous fassiez, vous êtes toujours sous sa protection et il prend soin de vous,—il prend bien soin de vous; on ne saurait le nier.

Si vous vous perdez, il vous retrouve; si vous perdez un objet vous appartenant, il vous le retrouve. Si vous ne savez pas ce que vous voulez, il vous le dit. Si vous désirez quelque chose d'utile, il vous le procure. On n'a pas besoin de notaire en Allemagne. Si vous voulez acheter ou vendre une maison ou un champ, l'Etat se charge de servir d'intermédiaire. Si on vous a roulé, l'Etat se constitue votre défenseur. L'Etat vous marie, vous assure; pour un peu il se ferait même votre partenaire aux jeux de hasard.