Le gouvernement allemand dit au citoyen allemand:

—Arrangez-vous pour naître, nous ferons le reste. Que vous soyez chez vous ou dehors, que vous soyez malade ou en bonne santé, qu'il s'agisse de vos plaisirs ou de votre travail, nous vous montrerons le bon chemin et veillerons à ce que vous le suiviez. Ne vous inquiétez de rien.

Et effectivement l'Allemand ne s'inquiète de rien. S'il n'arrive pas à rencontrer un sergent de ville, il continue sa route jusqu'au moment où il trouve une ordonnance de police placardée sur un mur. Il la lit, puis il repart et fait ce qu'elle commande.


Je me souviens d'avoir vu dans une ville allemande (je ne me rappelle plus laquelle,—ça n'a d'ailleurs pas d'importance, la chose aurait pu arriver n'importe où) une grille ouverte sur un jardin où l'on donnait un concert. Rien n'empêchait celui qui aurait voulu y pénétrer de se mêler à la foule des auditeurs sans rien payer. En fait, des deux grilles du jardin séparées par deux cent cinquante mètres, c'était celle dont l'accès était le plus commode. Cependant, dans la foule des passants, pas un seul ne songeait à entrer par cette porte. Ils continuaient patiemment sous un soleil de plomb jusqu'à l'autre entrée, où un homme était aposté pour percevoir l'argent. J'ai vu des petits garçons allemands s'arrêter avec envie devant un lac gelé et désert. Ils auraient pu y glisser et y patiner des heures durant, sans que jamais personne en sût rien. La foule et la police en étaient éloignées de plus d'un demi-mille. Rien ne les eût empêchés de s'y aventurer, mais ils savaient que c'était défendu. C'est à se demander si le Teuton fait partie de notre humanité faillible. Ce peuple, ne dirait-on pas? se compose uniquement d'anges qui, descendant du ciel pour boire un bock, ont atterri en Allemagne, convaincus qu'il n'est bons bocks que là.

En Allemagne, les routes sont bordées d'arbres fruitiers. Aucune voix, sauf celle de la conscience, ne saurait empêcher les hommes ou les enfants d'en cueillir et d'en manger des fruits. En Angleterre, les enfants mourraient par centaines du choléra et les médecins s'épuiseraient à essayer d'enrayer les conséquences d'excès accomplis par des gens se gavant de pommes acides et d'autres fruits pas mûrs. Mais en Allemagne un gamin parcourt des kilomètres sur des routes bordées d'arbres fruitiers, pour aller acheter au village prochain deux sous de poires. L'Anglo-Saxon qui passerait sous ces arbres sans protection, pliants sous le poids succulent des fruits mûrs, trouverait stupide de ne pas profiter de l'aubaine et de mépriser ainsi les dons de la Providence.

J'ignore si cela est, mais il ne m'étonnerait pas d'apprendre qu'en Allemagne, lorsqu'un homme est condamné à mort, on lui donne un bout de corde en lui enjoignant d'aller se pendre. Cela épargnerait à l'Etat beaucoup d'ennuis et de travail; je vois d'ici le criminel allemand rapportant chez lui le bout de corde, lisant soigneusement les ordres de la police et se préparant à les exécuter dans sa propre cuisine.

Les Allemands sont de bonnes gens. Peut-être les meilleures de la terre; c'est un peuple bienveillant et qui n'est pas égoïste. Je suis persuadé que la majorité d'entre eux iront au paradis. En les comparant aux autres nations chrétiennes, on est fatalement amené à conclure que le paradis est organisé d'après leurs idées. Mais je ne comprends pas comment ils y arrivent. Je ne puis pas croire que l'âme d'un Allemand ait suffisamment d'initiative pour prendre seule son vol jusqu'au paradis et frapper à la porte de saint Pierre. Selon moi, on les transporte là-haut par petits paquets et on les fait entrer sous la direction d'un sergent de ville défunt.

Carlyle a dit des Prussiens, et cela s'applique à tout le peuple allemand, qu'une de leurs vertus principales résidait dans leur capacité d'obéir au commandement. On peut dire des Allemands que ce sont gens à aller partout où on leur commande d'aller et à faire toujours ce qu'on leur ordonne. Envoyez-les en Afrique ou en Asie sous la direction de quelqu'un portant l'uniforme, ils feront sans faute d'excellents colons, tenant tête aux difficultés comme ils tiendraient tête au diable lui-même pourvu qu'ils en aient reçu l'ordre. Livré à lui-même, l'Allemand s'étiolerait bien vite et mourrait, non faute d'intelligence, mais manque de la plus petite parcelle de confiance en soi.

L'Allemand a été si longtemps le soldat de l'Europe que chez lui l'instinct militaire est devenu atavique. Il possède toutes les vertus militaires, mais les vertus militaires ont aussi leurs inconvénients. On m'a raconté l'histoire d'un valet allemand sorti depuis peu de la caserne, auquel son maître avait donné une lettre à porter quelque part avec ordre d'y attendre la réponse. Les heures passaient sans que l'homme revînt. Son maître, anxieux, se mit en route à son tour et le trouva là où il avait été envoyé, tenant la réponse à la main. Il attendait d'autres ordres. D'aucuns croiront cette histoire exagérée. Je me porte garant de son exactitude.