L'étonnant est que le même homme, qui en tant qu'individu est faible comme un enfant, devient dès qu'il revêt son uniforme un être intelligent, capable de prendre une initiative et d'endosser une responsabilité. L'Allemand peut diriger les autres, être dirigé par les autres, mais il ne peut pas se diriger lui-même. Le remède indiqué serait que chaque Allemand fût exercé au métier d'officier, puis placé sous son propre commandement. Il se donnerait sûrement des ordres empreints de sagesse et d'habileté, et veillerait à ce qu'il s'obéît avec diligence, tact et précision.
Les écoles sont responsables au premier chef de cette orientation du caractère allemand. Leur enseignement fondamental est le «devoir». C'est un bel idéal pour un peuple; mais avant de l'admirer sans réserve, faudrait-il avoir une conception claire de ce que l'on entend par «devoir». L'idée qu'en ont les Allemands semble être: «obéissance aveugle à tout ce qui porte galon». C'est l'antithèse absolue de la conception anglo-saxonne; mais comme les Anglo-Saxons prospèrent aussi bien que les Teutons, il doit y avoir du bon dans chaque système. Jusqu'ici les Allemands ont eu le bonheur d'être excellemment gouvernés; si cela continue, la fortune ne cessera pas de leur sourire. Les difficultés commenceront le jour où par un hasard quelconque leur machine gouvernementale se déréglera. Mais il se peut que leur système ait le privilège de produire, au fur et à mesure des besoins, un continuel renouvellement de bons gouvernants. Ça en a tout l'air.
Je suis porté à croire que les Allemands, en tant que commerçants, à moins qu'ils ne changent fort, seront toujours dépassés par leurs concurrents anglo-saxons; et cela à cause de leurs vertus. La vie leur semble plus importante qu'une misérable course aux richesses. Un peuple qui ferme ses banques et ses bureaux de poste pendant deux heures au beau milieu de la journée, pour aller faire dans le sein de la famille un repas plantureux, avec peut-être un petit somme pour dessert, ne peut pas espérer, et sans doute ne le désire même pas, lutter avec un peuple qui prend ses repas sur le pouce et qui dort avec le téléphone à la tête de son lit. En Allemagne, la différence entre les classes n'est pas assez marquée, du moins jusqu'à présent, pour qu'on y fasse de la lutte pour la vie une affaire capitale comme en Angleterre. Excepté dans l'aristocratie campagnarde, dont les barrières sont infranchissables, la différence de caste compte à peine. Frau Professeur et Frau Charcutière se rencontrent au Kaffeeklatsch hebdomadaire et échangent les derniers potins avec la plus franche cordialité. Le loueur de chevaux et le médecin trinquent en frères dans leur brasserie favorite. Le riche entrepreneur en bâtiment, lorsqu'il projette une excursion en voiture, invite son contremaître et son tailleur à se joindre à lui avec leur famille. Chacun apporte sa part de vivres et tous en chœur entonnent en rentrant le même refrain. Un homme ne sera pas tenté, tant que durera cet état de choses, de sacrifier les meilleures années de sa vie au désir d'amasser une fortune pour ses vieux jours. Ses goûts et davantage encore ceux de sa femme restent modestes. Il aime dans son appartement ou sa villa les meubles en peluche rouge avec une profusion de laque et de dorure. Mais cela le regarde; et il se peut que ce goût ne soit pas plus critiquable que celui qui mêle du mauvais Elisabeth à des copies de Louis XV, le tout orné de photographies et éclairé à la lumière électrique. Il fait décorer la façade de sa maison par l'artiste du pays: une bataille sanglante, largement coupée par la porte d'entrée, en garnit le bas; tandis qu'un ange, ayant la tête de Bismarck, voltige entre les fenêtres de la chambre à coucher. Il lui suffit de voir des tableaux de maîtres anciens au musée; et, comme la mode d'avoir des œuvres d'art à domicile n'a pas encore pénétré dans le Vaterland, il ne se sent pas forcé de gaspiller son argent pour transformer sa maison en boutique d'antiquaire.
L'Allemand est gourmand. Il existe des fermiers anglais qui, tout en prétendant que leur métier ne nourrit pas son homme, font joyeusement leurs sept repas solides par jour. Une fois par an a lieu en Russie une fête qui dure une semaine pendant laquelle on enregistre de nombreux décès occasionnés par une indigestion de crêpes; mais c'est une fête religieuse et une exception. L'Allemand comme gros mangeur tient la première place entre toutes les nations de la terre. Il se lève de bonne heure et en s'habillant avale vivement quelques tasses de café avec une demi-douzaine de petits pains chauds beurrés. Il ne s'attable pas avant dix heures pour prendre un repas digne de ce nom. A une heure ou une heure et demie a lieu son repas principal. C'est une affaire sérieuse qui dure quelques heures. A quatre heures il va au café où il boit du chocolat et mange des gâteaux. Il passe en général ses soirées à manger,—non qu'il fasse le soir un repas sérieux (cela lui arrive rarement), il se contente d'une série de casse-croûtes,—mettons: à sept heures une bouteille de bière avec un ou deux «belegte Semmel»; au théâtre, pendant l'entr'acte, une autre bouteille de bière et un «Aufschnitt»; une demi-bouteille de vin blanc et des «Spiegeleier» avant de rentrer, puis un morceau de saucisse ou de fromage qu'il fait glisser avec un peu de bière, juste avant de se mettre au lit.
Mais ce n'est pas un gourmet. La cuisine française, non plus que les prix français, n'est pas en usage dans ses restaurants. Il préfère aux meilleurs crus de Bordeaux ou de Champagne sa bière ou son vin blanc national et à bon marché. Et en réalité cela vaut mieux pour lui: il semble, en effet, que chaque fois qu'un vigneron français vend une bouteille de vin à un hôtelier ou à un marchand de vins allemand, il soit obsédé par le souvenir de Sedan. C'est une revanche ridicule, car en thèse générale ce n'est pas un Allemand qui la boit: la victime est le plus souvent un innocent voyageur anglais. Il se peut aussi que le marchand français n'ait pas oublié Waterloo et pense qu'en tous les cas sa vengeance atteindra son but.
Les distractions coûteuses sont fort peu à la mode en Allemagne; on n'en offre pas et on n'en attend pas. A travers le Vaterland tout se passe à la bonne franquette. L'Allemand ne dépense pas d'argent à des sports onéreux et ne se ruine pas en frais de toilette pour plaire à un cercle de parvenus. Il peut pour quelques marks satisfaire son goût de prédilection, une place à l'opéra ou au concert; et sa femme et ses filles s'y rendent à pied avec des robes confectionnées par elles-mêmes et la tête enveloppée d'un châle. Les Anglais remarquent avec plaisir dans ce pays l'absence de toute pose. Les voitures privées sont très rares et même ne se sert-on des «Droschken» que si le tram électrique, plus rapide et plus propre, est inutilisable.
C'est ainsi que l'Allemagne maintient son indépendance. Le boutiquier en Allemagne ne fait pas d'avances à ses clients. A Munich, j'ai accompagné un jour une dame anglaise qui faisait des courses. Ayant l'habitude des magasins de Londres et de New-York, elle critiquait tout ce que le vendeur lui montrait. Non qu'effectivement elle ne trouvât rien à sa convenance, mais parce que c'était sa méthode. Elle se mit à expliquer, à propos de presque tous les articles, qu'elle pourrait trouver mieux et à meilleur marché ailleurs; non qu'elle le crût vraiment, mais elle pensait bien faire en le disant au boutiquier. Elle ajouta que le stock manquait de goût (elle n'avait pas d'intention offensante, je l'ai déjà dit, c'était là sa manière) et était trop restreint; que les objets étaient démodés; qu'ils étaient banals; qu'ils ne paraissaient pas solides. Il ne la contredit pas; il n'essaya pas de la faire changer d'avis. Il remit les choses dans leurs cartons respectifs, rangea ces cartons à leurs rayons respectifs, s'en alla dans l'arrière-boutique et ferma la porte sur lui.
—Va-t-il revenir bientôt? me demanda la dame après quelques instants d'attente.
C'était moins une question qu'une exclamation d'impatience.