—Ne croyez-vous pas qu'il aurait besoin d'être examiné?
—L'âge et l'expérience, répondis-je, m'ont enseigné qu'il n'y a guère de questions sur lesquelles un homme puisse être affirmatif. Parmi mes rares certitudes, en voici toujours une, et inébranlable: ce tandem n'a pas besoin d'être vérifié. Je suis sûr également qu'aucun être humain, si Dieu me prête vie, n'y touchera d'ici mercredi matin.
—A votre place, je ne me fâcherais pas. Le jour arrivera, il n'est peut-être pas loin, où cette bicyclette aura besoin d'être réparée malgré votre désir tyrannique de la laisser tranquille, et cela quand il y aura plusieurs montagnes entre elle et le réparateur le plus proche. C'est alors que vous nous supplierez de vous dire où vous aurez mis la burette d'huile et ce que vous aurez fait du tournevis. Puis, pendant que vous tâcherez de maintenir la machine en équilibre contre un arbre, vous proposerez que quelqu'autre nettoie la chaîne et gonfle le pneu d'arrière.
La sagesse prophétique de ce propos m'impressionna:
—Pardonnez-moi si je vous ai parlé sur un ton un peu trop vif. La vérité est que Harris est venu ici ce matin.
—Cela suffit, dit George, je comprends. Du reste, je suis venu pour vous parler d'autre chose. Regardez ceci.
Il me passa un petit volume, relié en calicot rouge. C'était un guide pour la conversation anglaise, à l'usage des voyageurs allemands. Il commençait: «A bord d'un vapeur» et se terminait par: «Chez le médecin». Le chapitre le plus long était consacré à la conversation dans un wagon de chemin de fer apparemment rempli de fous querelleurs et mal appris. «Ne pouvez-vous pas vous éloigner un peu plus de moi, monsieur?—C'est impossible, madame; mon voisin est très gros.—N'allons-nous pas essayer de ranger nos jambes?—Ayez la bonté, s'il vous plaît, de maintenir vos coudes au corps.—Ne vous gênez pas, je vous en prie, madame, si mon épaule peut vous être agréable». On ne trouvait aucune indication précisant s'il fallait l'entendre ironiquement ou non. «Je dois vraiment vous prier de vous éloigner un peu, madame, je peux à peine respirer.» Il est à supposer que, dans la pensée de l'auteur, ils se trouvent tous par terre et pêle-mêle. Le chapitre se terminait par cette phrase: «Nous voilà arrivés à destination, Dieu merci! (Gott sei dank)» exclamation pieuse qui, vu les circonstances, dut prendre la forme d'un chœur.
A la fin du livre se trouve un appendice donnant aux voyageurs germaniques des conseils sur la conservation de leur santé et leur confort pendant leur séjour dans les villes anglaises, recommandant spécialement de voyager toujours avec une provision de poudre insecticide, de ne jamais manquer le soir de fermer la chambre à clef et de toujours compter soigneusement la monnaie rendue.
—Ce n'est pas une publication bien remarquable, dis-je, en rendant le livre à George. Moi, personnellement, je ne recommanderai pas ce bouquin à un Allemand qui se proposerait de visiter l'Angleterre; je crois que sa pratique le rendrait antipathique. Mais j'ai lu des brochures publiées à Londres à l'usage des voyageurs anglais sur le continent, et qui sont tout aussi idiotes. Quelque imbécile ayant de l'éducation et comprenant, mais mal, sept langues, se croit autorisé à écrire ces livres, qui induisent en erreur l'Europe moderne.
—Vous ne pourrez cependant pas nier, répliqua George, que ces manuels soient très demandés. Je sais qu'ils se vendent par milliers. Il y a sûrement des quidams dans toutes les villes d'Europe, qui se promènent, parlant de la sorte.