—Ne courons pas ce risque, interrompis-je à mon tour. Il y a là un problème délicat. J'en entrevois la solution. Nous dirons que le projet nous a été suggéré par George.
Il arrive à George de manquer d'obligeance; c'est une remarque que j'ai eu l'occasion et le regret de faire. Vous auriez cru qu'il allait être enchanté d'aider deux vieux camarades à se tirer d'embarras: non! il devint agressif.
—Essayez! dit-il, et moi je dirai que mon plan, tout au contraire, avait été de partir en bande, avec femmes et enfants; j'aurais emmené ma tante; nous aurions loué un vieux château délicieux, que je connais en Normandie, dans un endroit où le climat convient particulièrement aux enfants délicats, et où le lait est tel qu'on n'en trouve pas de pareil en Angleterre. J'ajouterai que vous avez singulièrement exagéré en avançant que nous serions plus heureux, voyageant seuls.
On n'arrive à rien avec George par la douceur; il faut montrer de la fermeté.
—Dites-leur cela, s'écria Harris, et voici ce que je proposerai à mon tour: Nous louerons ce château. Vous emmènerez votre tante, ça j'y tiens, et vous verrez l'agrément de ce mois de vacances. Les enfants raffolent tous de vous; J... et moi nous disparaîtrons. Vous avez déjà promis à Edgar de l'initier à l'art de la pêche. Ce sera encore vous qui jouerez aux animaux sauvages. Dick et Muriel, depuis dimanche, ne font que parler de votre apparition en hippopotame. Nous ferons des pique-niques dans la forêt: nous ne serons que onze. Le soir, un peu de musique, et on dira des vers. Muriel possède déjà six morceaux, et les autres enfants, tous, apprennent très vite.
Ces menaces rabattirent le caquet de George, et, le petit incident clos, la question se posa derechef: que ferions-nous?
Harris, comme toujours, penchait pour la mer; il nous parla d'un petit yacht, juste ce qu'il nous fallait, un yacht que nous pourrions manœuvrer nous-mêmes, sans l'aide d'une bande odieuse de fainéants, de ces gens qui ne savent que flâner à votre bord, ajouter aux dépenses et qui enlèvent au voyage son charme et sa poésie. Il se targuait de le faire marcher, son yacht, avec le seul concours d'un mousse débrouillard. Nous connaissions ce genre de yacht et nous le lui dîmes; nous avions déjà passé par là, Harris et moi. A l'exclusion de tout autre parfum ce bateau sent la vase et les herbes pourries, arômes contre lesquels l'air pur de la mer ne saurait lutter. Il n'y a pas d'abri contre la pluie; le salon a dix pieds sur quatre; la moitié en est occupée par un poêle qui s'effondre quand on veut l'allumer. Vous êtes forcé de prendre votre tub sur le pont et le vent emporte votre peignoir au moment même où vous sortez de l'eau.
Harris et le mousse feraient tout le travail intéressant; hisser la voile, gouverner, nager debout au vent, prendre des ris. A eux tous les agréments, tandis que George et moi nous éplucherions les pommes de terre et ferions le ménage.
—Soit, concéda-t-il, prenons un beau yacht avec un capitaine et faisons les choses grandement.
Je m'y opposai encore. Je les connais, ces capitaines et leur manière de naviguer.