Jadis, il y a des années, jeune et sans expérience, je louai un yacht. La coïncidence de trois événements m'avait fait commettre cette folie: Ethelbertha avait le désir de respirer l'air pur de la mer; j'avais eu un coup de chance, et le lendemain matin même, au club, mes yeux étaient tombés sur un numéro du Sportsman, où je lus l'annonce suivante:

Aux amateurs de yachting

Occasion unique:

L' «ESPIÈGLE», YOLE, 28 TONNES. LE PROPRIÉTAIRE, SUBITEMENT RAPPELÉ POUR AFFAIRES, LOUERAIT CE LÉVRIER DE L'OCÉAN, YACHT SUPERBEMENT AGENCÉ, POUR PÉRIODE COURTE OU LONGUE. DEUX CABINES, SALON, PIANO WOFFENKOFF, CHAUDIÈRE EN CUIVRE NEUF, 10 GUINÉES PAR SEMAINE. S'ADRESSER A PERTWEE ET Cie, 3a, BUCKLERSBURY.

Cela m'avait fait l'effet d'une révélation du ciel.

La chaudière en «cuivre neuf» m'importait peu: je pensais qu'on pourrait attendre pour faire notre petite lessive. Mais le «piano Woffenkoff» m'inspirait. Je voyais déjà Ethelbertha jouant, le soir, quelques chansons, dont l'équipage, avec un peu d'entraînement, reprendrait le refrain, tandis que notre demeure mobile bondirait, tel un lévrier agile, à travers les ondes argentées.

Je hélai un cab et me fis conduire directement à Bucklersbury. Mr Pertwee, un quidam d'aspect modeste, avait un bureau sans prétention au troisième étage. Il me montra une image à l'aquarelle de l'Espiègle, fuyant sous le vent. Le pont était incliné à quelque 90° sur l'océan. Aucun être humain n'était visible sur ce pont: je suppose qu'ils avaient tous glissé à l'eau,—je ne vois pas en effet comment on aurait pu s'y maintenir à moins d'y avoir été cloué. Je fis remarquer cette circonstance fâcheuse à l'agent. Il m'expliqua que l'Espiègle était représenté au plus près serré, lors de la victoire fameuse qu'il remporta dans la coupe challenge de la Medway. Mr Pertwee me croyait au courant de cet événement et je préférai m'abstenir de le questionner. Deux petites taches près du cadre, que j'avais d'abord prises pour des mouches, représentaient, paraît-il, les deuxième et troisième gagnants de cette course célèbre. Une photographie du yacht ancré près de Gravesend était moins impressionnante, mais éveillait l'idée d'une plus grande stabilité. Toutes les réponses à mes questions ayant été favorables, je louai pour quinze jours. Mr Pertwee dit qu'il se félicitait de ce que je ne retinsse pas son yacht pour plus longtemps (j'arrivai plus tard à être de son avis), car ce laps s'accordait exactement avec une autre location: si j'avais demandé le yacht pour trois semaines, il aurait été dans l'obligation de me le refuser.

L'affaire étant conclue, Mr Pertwee me demanda si j'avais un capitaine en vue. Par chance je n'en avais pas (tout semblait tourner en ma faveur), car Mr Pertwee était certain que je ne pourrais mieux faire que de garder Mr Goyles, actuellement en fonction, homme qui connaissait la mer comme un mari connaît sa femme et n'avait jamais eu à déplorer la perte d'un passager.

Ceci se passait dans la matinée et le yacht se trouva être mouillé près de Harwich. Je pus prendre l'express de 10 h. 45 à Liverpool Street et à une heure je causais avec Mr Goyles à bord de l'Espiègle. C'était un gros homme aux manières paternes. Je lui fis part de mon plan: contourner les îles hollandaises et naviguer lentement vers la Norvège. Il fit: «Bien, bien,» et parut enthousiasmé de cette excursion, disant que cela l'amuserait aussi. Nous abordâmes la question de l'approvisionnement; il s'enthousiasma encore davantage. J'avoue que la quantité de victuailles proposée par Mr Goyles me surprit. Si nous avions vécu au temps de Drake et de la piraterie espagnole, j'aurais pu craindre qu'il ne machinât un coup. Cependant il riait avec sa bonhomie paternelle, assurant que nous n'exagérions pas. Les restes, s'il devait y en avoir, l'équipage se les partagerait et les emporterait, selon la coutume. Il me sembla que j'approvisionnais ces hommes pour tout l'hiver, mais, ne voulant pas paraître avare, je ne dis plus rien. La quantité de boisson réclamée m'étonna également.

—Nous n'allons pas, dis-je, faire les apprêts d'une orgie, Mr Goyles?

—Orgie! Voyons, ils ne prendront qu'une goutte d'alcool dans leur thé.

Il m'exposa sa devise: recruter de bons matelots et bien les traiter.