On dit qu'on peut apprendre au Hanovre l'allemand le plus pur; soit, mais une fois sorti du Hanovre, qui n'est qu'une petite province, personne ne comprend cet allemand parfait. Dilemme: parler un bon allemand et rester au Hanovre, ou parler un mauvais allemand et voyager. L'Allemagne, divisée pendant tant de siècles en une douzaine de principautés, a le malheur de posséder un grand choix de dialectes. Les Allemands de Posen qui désirent converser avec les habitants du Wurtemberg sont souvent obligés d'avoir recours au français ou à l'anglais. Et les jeunes filles qui ont reçu une éducation coûteuse en Westphalie étonnent et désolent leurs parents en se montrant incapables de comprendre une parole dite dans le Mecklembourg. Il est vrai qu'un étranger qui parle anglais se trouvera non moins déconcerté dans la campagne du Yorkshire ou dans les parages de Whitechapel; mais le cas n'est pas le même: vous constaterez en traversant l'Allemagne que les dialectes provinciaux ne sont pas uniquement parlés par les gens sans éducation ou par les campagnards. En fait, chaque province possède son idiome, dont elle est fière et auquel elle tient. Un Bavarois instruit admettra sans peine qu'au point de vue académique le dialecte allemand du nord est plus correct; il continuera néanmoins à parler celui du sud et l'enseignera à ses enfants.
Je suis porté à croire que l'Allemagne arrivera au courant des siècles à résoudre cette difficulté en parlant anglais. Paysans exceptés, tous les petits garçons, toutes les petites filles parlent anglais. L'anglais sans doute deviendrait en peu d'années la langue mondiale, si la prononciation en était moins arbitraire. Les étrangers s'accordent à dire que, grammaticalement, c'est la langue la plus facile. Un Allemand, la comparant à sa propre langue, où chaque mot de chaque phrase dépend d'au moins quatre règles, nous dira que l'anglais n'a pas de grammaire. Certes, pas mal d'Anglais paraissent être arrivés à la même conclusion; mais ils ont tort. Il existe, en effet, une grammaire, anglaise; un de ces jours nos écoles vont se rendre à cette évidence et on l'enseignera à nos enfants; elle arrivera, qui sait? à pénétrer même dans nos milieux littéraires et journalistiques. Mais pour le moment nous paraissons être de l'avis de l'étranger, qui la considère comme une quantité négligeable. La prononciation anglaise est la pierre d'achoppement de notre langue. On dirait que l'orthographe anglaise a surtout pour but de travestir la prononciation. Il semble que ce soit à dessein d'abattre la suffisance de l'étranger qui, sans cela, l'apprendrait en un an.
Car ils ont en Allemagne, pour enseigner les langues, une méthode qui n'est pas notre méthode; le jeune Allemand ou la jeune Allemande sortant du lycée ou de l'école supérieure à quinze ans, «cela» (comme on peut dire en allemand pour les deux sexes) peut comprendre et parler la langue que «cela» a apprise. Nous avons en Angleterre une méthode pour obtenir le moins de résultat possible avec un maximum de temps et d'argent. Un jeune Anglais, ayant fait des études en Angleterre dans une bonne école moyenne, parvient, avec lenteur et difficulté, à parler à un Français de tantes et de jardiniers, conversation que celui qui ne possède ni les unes ni les autres risque de trouver insipide. Peut-être, s'il est une exception brillante, sera-t-il capable de dire l'heure ou de risquer timidement quelques observations au sujet du temps. Il pourra sans doute réciter de mémoire un assez grand nombre de verbes irréguliers; mais le fait est qu'il existe peu d'étrangers avides d'écouter leurs propres verbes irréguliers conjugués par de jeunes Anglais. Il pourrait également rappeler un choix d'idiotismes grotesques de la langue française, qu'aucun Français actuel n'aurait jamais entendus et ne comprendrait, même en les entendant. Ceci s'explique par le fait qu'il a appris le français neuf fois sur dix dans l' «Ahn, cours élémentaire.» L'histoire de ce volume célèbre est curieuse et instructive. Il avait été rédigé par un Français spirituel qui avait habité l'Angleterre pendant quelques années et qui avait eu l'intention d'écrire un livre humoristique, une satire sur les ressources de conversation de la société britannique. Le sujet, à ce point de vue, était remarquablement traité. Il le proposa à une maison d'édition de Londres. Le directeur était un homme malin. Il parcourut le volume. Puis il envoya chercher l'auteur.
—Votre livre, lui dit-il, est pétillant d'esprit. Il m'a fait rire aux larmes.
—Je suis enchanté de l'apprendre, répondit le Français, flatté. J'ai essayé d'être véridique sans devenir inutilement agressif.
—Il est très amusant, poursuivit le directeur, et cependant j'ai le sentiment que ce sera un demi-succès si nous le publions comme une plaisanterie.
La figure de l'auteur s'allongea.
—Son humour, continua le directeur, serait jugé extravagant et forcé. Les intellectuels et les penseurs en seraient amusés, mais au point de vue commercial, cette partie du public est négligeable. Or, j'ai une idée. (D'un rapide coup d'œil circulaire, il s'assura qu'ils étaient seuls, puis, se penchant vers l'auteur, et sa voix ne fut plus qu'un souffle:) J'ai l'intention de le publier comme ouvrage sérieux, à l'usage des écoles!
L'auteur le regarda, effaré.
—Je connais l'instituteur anglais, insista le directeur, ce livre aura son approbation. Il conviendra exactement à sa méthode. Notre instituteur ne saurait rien trouver de plus stupide, rien de moins opportun. Il s'en léchera les babines, comme une jeune chien qui lèche du cirage.