L'auteur acquiesça, sacrifiant l'art à l'intérêt. Ils changèrent le titre et ajoutèrent un vocabulaire, laissant, à part cela, le livre tel quel.
Le résultat en est connu de tous les élèves. «Ahn» est devenu le fondement de l'éducation philologique anglaise. S'il n'a pas conservé sa prépondérance, c'est qu'on a inventé depuis quelque chose d'encore moins adapté au but.
Au cas où l'écolier britannique tirerait de l'enseignement d'Ahn quelque faible connaissance du français, la méthode pédagogique anglaise réussirait à annuler ce résultat, grâce à ce qu'on appelle dans les prospectus «un professeur indigène». Ce Français de naissance, entre parenthèses généralement un Belge, est sans aucun doute un personnage fort respectable, et certainement comprend et parle assez couramment sa propre langue. Mais là s'arrêtent ses facultés. C'est invariablement un monsieur remarquable par son incapacité à enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit. Il semble, en effet, avoir été choisi plutôt pour amuser la jeunesse que pour l'instruire. C'est toujours un être comique. Nul Français d'apparence distinguée ne serait accepté dans aucune école anglaise. Il est d'autant plus estimé par ses chefs que la nature l'a gratifié de quelques particularités susceptibles de provoquer l'hilarité. La classe le considère naturellement comme un pantin. Les trois ou quatre heures hebdomadaires affectées à cette farce surannée sont attendues par les élèves comme un intermède amusant dans une existence monotone. Et quand, par la suite, les parents pleins d'orgueil emmènent leur fils et héritier à Dieppe pour découvrir que le jeune homme n'en sait pas assez pour héler un fiacre, ils ne blâment pas la méthode, mais sa victime innocente. Je borne ma critique au français, car c'est la seule langue que nous essayions d'enseigner à notre jeunesse. Un jeune Anglais qui saurait parler l'allemand serait considéré comme peu patriote. Je n'ai jamais pu comprendre pourquoi nous perdions notre temps à enseigner le français même d'après cette méthode. Il est respectable d'ignorer totalement une langue. Mais à part les journalistes humoristes et les dames romancières pour qui la nécessité en est évidente, cette connaissance superficielle du français, de laquelle nous sommes si fiers, ne sert qu'à nous rendre ridicules.
La méthode dans les écoles allemandes est tout autre. On consacre une heure par jour à la même langue avec l'intention de ne pas laisser aux élèves le temps d'oublier entre deux leçons ce qu'ils viennent d'apprendre. On ne leur procure pas des étrangers comiques pour les divertir. La langue choisie est enseignée par un professeur allemand, qui la connaît à fond, aussi complètement qu'il connaît la sienne. Ce système ne permettra peut-être pas au jouvenceau germanique de s'approprier cet accent parfait, grâce auquel le touriste britannique a acquis une renommée si méritée dans les pays étrangers, mais il présente d'autres avantages. Les élèves ne surnomment pas leur professeur «la Grenouille» ou bien «le Boudin», ni n'amassent en vue de cette leçon de français ou d'anglais des provisions de plaisanteries d'un goût calamiteux. Ils se contentent d'y assister et essaient de s'assimiler cette langue étrangère dans leur propre intérêt et au prix du moindre effort pour eux et le professeur. Sortant de l'école, ils seront à même de ne pas parler seulement de canifs, de tantes ou de jardiniers, mais de discuter politique européenne, histoire, Shakespeare ou tours d'acrobates, selon les hasards de la conversation.
Observant le peuple allemand au point de vue anglo-saxon, j'aurai peut-être dans ce livre l'occasion de le critiquer, mais il y a chez eux pas mal de choses que nous ferions bien d'imiter et, en matière d'éducation, ils peuvent nous rendre quatre-vingt-dix-neuf points sur cent et gagner haut la main.
Hanovre est entouré au sud et à l'ouest par la belle forêt d'Eilenriede, théâtre d'un événement tragique où Harris eut un rôle prépondérant.
Cette forêt est un lieu très fréquenté par les Hanovriens dans les jours de soleil et ses routes ombragées sont alors remplies d'une foule heureuse et insouciante. Nous traversâmes la forêt sur nos machines le lundi après-midi, entourés de beaucoup d'autres cyclistes, parmi lesquels une demoiselle jeune et belle, sur une machine neuve. Elle était selon toute apparence novice dans l'art de monter à bicyclette. On avait d'instinct la sensation qu'elle allait avoir besoin d'assistance à un moment donné, et Harris, selon sa nature chevaleresque, proposa de rester à proximité. Harris, ainsi qu'il a l'habitude de nous l'expliquer à George et à moi, a lui-même des filles ou plus exactement il a une fille qui, le temps aidant, cessera sans doute de faire des culbutes dans le jardin devant la maison et deviendra une jeune fille comme il faut. C'est ce qui donne à Harris le droit de s'intéresser à toutes les belles demoiselles qui n'ont pas dépassé trente-cinq ans; elles lui rappellent, dit-il, son home.
Après avoir parcouru deux lieues, nous aperçûmes non loin de nous, à un endroit où cinq chemins se rencontrent, un homme qui arrosait les routes, un tuyau à la main. Ce tuyau, supporté à chaque articulation par une paire de toutes petites roulettes, serpentait derrière lui, en suivant ses mouvements, ver gigantesque qui de sa gueule ouverte projetait un fort jet d'eau d'un gallon environ à la seconde. Tantôt il s'élevait vers le ciel, ce jet, et tantôt inondait la terre, au gré de l'homme qui des deux mains serrait solidement la partie antérieure du monstre.
—Voilà une méthode bien préférable à la nôtre, observa Harris, plein d'enthousiasme. (Harris a la manie de critiquer sévèrement tout ce qui se fait en Angleterre.) Combien elle est plus simple, plus rapide et plus économique! Vous voyez, elle permet à un seul homme d'arroser en cinq minutes une étendue de route que nous, avec nos camions d'arrosage lourds et encombrants, n'arriverions pas à couvrir en une demi-heure.
George, qui était en tandem derrière moi, dit: