Mais la messe noire se disait. Malheureusement pour les curieux, cette messe maudite avait pour temples des locaux hermétiquement fermés, et, pour fidèles, des gens liés par un secret absolument inviolable. Quant au chanoine Docre, il était fait avec diverses personnalités et notamment deux ecclésiastiques que Huysmans avait beaucoup connus. L'un fut, ainsi qu'il l'a écrit dans Là-Bas, chapelain d'une reine en exil; il s'est pendu il y a quelques années. L'autre, qui habitait en Belgique, à Bruges, était un prêtre encore exerçant, dans ce bijou gothique qu'est la chapelle du Saint-Sang, où l'on montre aux fidèles, tous les vendredis, le sang de Jésus-Christ qui aurait été rapporté des Croisades par un comte de Flandre.
Tout en gardant la physionomie très exacte du chapelain qui se suicida, il assembla en un seul et même personnage les détails absolument certains qu'il possédait sur l'un et l'autre de ces deux prêtres. Il y ajouta plusieurs traits relatés dans des rapports déjà classés, comme la fameuse affaire de la voyante diabolique, Cantianille[3], où il prit le détail de la croix tatouée sous la plante des pieds pour la mieux fouler.
Note 3: [(retour) ]
Mme Cantianille B....., du diocèse de Sens, morte il y a quelques années seulement, fut, dès l'âge de deux ans, pourrie de larves. La maladie psychique atteignit son paroxysme à quinze ans, où elle fut placée dans un couvent de Mont-Saint-Sulpice, et violée par un jeune prêtre, qui la voua au diable.
Renvoyée du couvent, elle fut exorcisée par un certain abbé Thorey, d'Auxerre, dont la cervelle ne paraît pas avoir bien résisté à ces pratiques. Ce fut bientôt, à Auxerre, de telles scènes scandaleuses, que Cantianille fut chassée du pays et l'abbé Thorey frappé disciplinairement par son évêque. Le malheureux prêtre écrivit deux volumes sur sa pénitente, et l'affaire alla à Rome. Quant à Cantianille, elle garda jusqu'à la fin de sa vie le funèbre don de propager sa maladie psychique.
En opposition au chanoine Docre, Huysmans révélait un certain docteur Johannès, qui n'était autre que l'abbé Boullan.
A la question: Quel est ce docteur? Huysmans fait répondre par un des personnages de son livre: «C'est un très intelligent et très savant prêtre. Il a été supérieur de communauté et a dirigé, à Paris même, la seule revue qui ait jamais été mystique. Il fut aussi un théologien consulté, un maître reconnu de la jurisprudence divine; puis il eut de navrants débats avec la Curie du Pape, à Rome, et avec le Cardinal Archevêque de Paris. Ses exorcismes, ses luttes contre les incubes qu'il allait combattre dans les couvents de femmes, le perdirent[4].»
Note 4: [(retour) ]
Cf. Là-Bas, page 283.
Quel était donc en vérité cet abbé Boullan, à qui Huysmans s'était adressé pour la documentation de son livre, et qu'il affirmait «missionné par le Ciel pour briser les manigances infectieuses du Satanisme, pour prêcher la venue du Christ glorieux et du divin Paraclet[5]»?
Note 5: [(retour) ]
Là-Bas, page 395.
Un procès en escroquerie, jugé en 1865 devant la Chambre des appels correctionnels de Paris, va nous faire connaître de curieux détails sur notre abbé et sur les étranges doctrines qu'il professait.