Le lendemain matin, de bonne heure, nous montâmes de nouveau dans la pirogue; mais Franz et ma femme restèrent à terre, parce que les travaux que je projetais eussent été vraisemblablement trop dégoûtants pour eux. Un vent frais nous porta assez vite à l'îlot, et nous trouvâmes notre baleine dévorée par une nuée de mouettes et autres oiseaux de mer qui s'étaient abattus sur elle. Il fallut leur tirer quelques coups pour s'en débarrasser; car leurs cris assourdissants nous déchiraient les oreilles.
Nous eûmes soin, avant de nous mettre à l'œuvre, de nous dépouiller de nos vestes et de nos chemises; nous revêtîmes des espèces de casaques préparées exprès, et nous attaquâmes les flancs de l'animal. Parvenu aux intestins, je les coupai en morceaux de six à quinze pieds. Je les fis nettoyer, et, quand ils furent bien lavés à l'eau de mer et frottés de sable jusqu'à ce que la pellicule intérieure fût enlevée, nous les plaçâmes dans le bateau.
Après avoir renouvelé notre provision de lard, comme le soleil commençait à baisser, nous fûmes forcés de quitter notre proie pour retourner au rivage, et nous partîmes, abandonnant le reste de la baleine aux oiseaux voraces.
Nous soupirions d'ailleurs après un bon repas et une boisson fraîche, ce dont nous avions été privés toute la journée; nous ramassâmes quelques beaux coquillages pour notre musée, entre autres un nautile, et nous nous embarquâmes.
«Pourquoi donc, mon père, avez-vous pris ces boyaux? me demandèrent mes enfants pendant le voyage: à quoi les destinez-vous?
—Le grand moteur de l'industrie humaine, leur dis-je, le besoin a enseigné aux peuplades des contrées privées de bois, telles que les Groënlandais, les Samoyèdes et les Esquimaux, à y suppléer et à convertir les boyaux d'une baleine en tonnes. Ils savent aussi trouver dans cet animal leur nourriture et même leurs nacelles, tandis que nos besoins ne nous permettent d'apprécier que l'huile de ce poisson.»
On me demanda pourquoi nous, qui avions du bois et des tonnes à notre disposition, nous avions entrepris une besogne aussi dégoûtante. Je fis observer alors que mes tonnes auraient conservé une mauvaise odeur.
En causant ainsi, nous atteignîmes le rivage, où la bonne mère nous attendait, «Grand Dieu! s'écria-t-elle, comment osez-vous vous présenter dans un pareil état! Allez laver vos vêtements, et portez ailleurs votre cargaison.
—Calme-toi, ma chère, lui dis-je, et reçois-nous comme si nous te rapportions les meilleurs fruits; car, dans notre position, ce sont des richesses précieuses.» Elle nous laissa aborder, et le repas qu'elle nous avait préparé nous fit oublier les occupations de la journée.