[CHAPITRE IV]

[L'huile de baleine.—Visite à la métairie.—La tortue géante.]

Le jour paraissait à peine, que nous étions sur pied et prêts à convertir en huile notre lard. D'abord nous sortîmes nos outres de la cuisine et nous les mîmes sécher au soleil. Nous plaçâmes sur la claie les quatre tonnes pleines, et nous leur fîmes subir une forte pression à l'aide de pierres et de leviers, pour en faire sortir la partie de l'huile la plus fine et la plus pure. Nous la passâmes dans un drap grossier, et nous la versâmes, avec une grande cuiller en fer qui était primitivement destinée au service d'une sucrerie, dans les tonnes et dans les outres. Le reste du lard fut coupé en morceaux et jeté dans une grande marmite de fonte posée sur le feu assez loin de l'habitation, que je ne voulais pas empester. Quant à mes boyaux, j'en gardai deux longs morceaux, je les enduisis de caoutchouc en dedans et en dehors, et je les destinai à me faire un caïac groënlandais pour naviguer sur la mer.

Ce qui restait du lard après notre opération fut jeté dans la rivière des Chacals, où nos oies et nos canards s'en régalèrent. Nous profitâmes alors d'une autre circonstance pour renouveler notre provision d'écrevisses. Ma femme avait eu soin de dépouiller de leur duvet les oiseaux que nous avions pris le matin dans l'îlot; mais leur chair était un mets trop fade et trop grossier, et nous l'abandonnâmes volontiers aux habitants du fleuve. Les écrevisses se jetèrent dessus, comme autrefois sur le chacal, et nous pûmes en prendre de grandes quantités.

Lorsque enfin notre fonderie fut terminée, et que nous nous préparâmes à reprendre nos travaux accoutumés, ma femme me fit une observation. «Ne vaudrait-il pas mieux, dit-elle, fondre votre lard dans l'îlot de la Baleine, au lieu de l'apporter ici, où vous avez à craindre à tous moments d'incendier une partie de notre territoire? Cet îlot est à portée de Felsen-Heim, et nous pourrions y demeurer quelque temps sans cesser de veiller à ce qui se passe ici. Ce serait un atelier commode et presque sous nos yeux. Nous pourrions aussi en faire une colonie de volailles; là, du moins, elles n'auraient rien à craindre ni des singes ni des chacals, leurs plus grands ennemis. Quant aux oiseaux de mer, ils nous céderont volontiers la place.»

Le projet de ma femme me plut beaucoup, et mes jeunes enfants l'accueillirent si bien, qu'ils voulaient sauter aussitôt dans le bateau. J'en retardai l'exécution jusqu'au moment où les flots et les oiseaux nous auraient débarrassés du cadavre de la baleine, qui pouvait nous infecter. J'annonçai que je voulais auparavant remplacer les rames si rudes et si lourdes de la pirogue par une machine plus facile à manier.

J'allai examiner le tournebroche de Fritz, et j'en trouvai deux au lieu d'un; je pris le plus grand et le plus fort, parce qu'il pouvait mieux répondre à mon attente.

Je commençai par étendre sur la pirogue un arbre en fer quadrangulaire qui dépassait à chaque extrémité d'un pied environ; au milieu j'ajoutai un ressort également à quatre faces, et j'arrondis mon arbre aux points où il était en contact avec les bords, pour l'empêcher de les endommager. Aux deux bouts je fixai un moyeu où je fichai quatre rais, mais plats comme des rames, et non pas ronds comme ceux d'une roue ordinaire. Mon tournebroche fut adapté derrière le mât, de manière que l'un des poids descendît jusqu'à la moitié des parois du bateau, tandis que l'autre s'élevait et faisait mouvoir la roue. Cette roue fut mise en contact avec les quatre ressorts de l'arbre, de manière à les chasser successivement, et à faire par conséquent tourner l'arbre sur lui-même et mes quatre palettes, qui venaient l'une après l'autre frapper la surface de l'eau et poussaient le bateau en avant. Pour diminuer la pesanteur de mes rais et donner plus d'action à mon tournebroche, je les fis en fanons de baleine.

Il est vrai que le bateau n'allait pas bien vite, et que toutes les quinze à vingt minutes il fallait changer les poids du tournebroche; mais enfin notre bateau marchait, et nous pouvions rester les bras croisés assez de temps pour nous ôter la fatigue des rames.

Je n'essaierai pas de décrire la joie et les transports qui éclatèrent parmi nos petits fous, les sauts et les danses qu'ils firent sur le rivage, quand Fritz et moi nous essayâmes la machine dans la baie du Salut. Nous eûmes à peine touché terre, qu'ils voulurent tous sauter dans la barque, pour tenter une excursion à l'îlot de la Baleine. Mais, comme le jour était trop avancé, je le défendis, et je promis que le lendemain, pour mieux essayer la machine, nous nous rendrions par eau à la métairie de Prospect-Hill, pour prendre quelques-uns de nos animaux européens et les conduire à l'îlot.